SCÈNE III
NOËL, seul.
Le tien aussi pouvait mourir!
Voilà donc le moment arrivé. Je savais qu'il arriverait, et, quoique j'aie eu vingt ans pour m'y préparer, je ne suis pas plus prêt qu'au premier jour.
Pauvre enfant !
Si je ne pensais qu'à moi, je devrais être content. Car moi, quelle a été ma vie depuis vingt ans? J'étais père et je n'avais pas d'enfant. Il y a vingt ans que je me prive de lui. Ah! ça m'a coûté. Quand il était tout petit, je l'emportais là-bas sous les arbres, au fond du parc, et là, seul, ma foi tant pis, je profitais de son ignorance pour mettre ses petits bras autour de mon cou, et je riais, et je pleurais. Came donnait de la force pour huit jours. Mais quand il a grandi et qu'il aurait pu comprendre, je n'ai plus eu même cela. Avec sa nature franche et généreuse, il m'aurait bien laissé familier avec lui, tout fils de duc qu'il se croyait. Mais moi, p'us il était chaleureux, plus j'étais froid, de crainte de me trahir. Un père qui empêche son fils de l'aimer !
Maintenant je pourrais le ravoir.
Oui, mais lui!
Tout ce que j'ai fait pour lui devient de la cruauté. Je l'ai habitué à la richesse, à la supériorité, au commandement, pour lui faire plus amèrement sentir
son néant. Il serait fait à son sort si je l'y avais laissé. Ce duc lui offre du pain, quelle générosité! — Et il devra ce morceau de pain à la pitié. Indépendance, orgueil, dignité, plus rien. Je ne lui enlève pas seulement le luxe, la dorure, l'habit, Tépée, je ne brise pas seulement le seigneur, je dégrade l'homme. Il va se coucher marquis, il se réveillera mendiant.
Voilà ce que je vais faire de celui que j'ai mis au monde et qui ne m'a pas prié de l'y mettre. — Ça serait bien égal au duc que son fils devînt, ou restât n'importe quoi. 11 n'aime pas son fi's. Ce qu'il a fait le prouve. Faire une expérience avec son enfant! Faire de son enfant une machine à essayer un système! Il dit tranquillement qu'il lui a pris vingt ans de bien-être et de seigneurie. — Un beau jour il a trouvé l'expérience trop longue et il s'en est allé. — Il a été une fois cinq ans sans revenir. Et maintenant il ne voit dans le mariage de son fils que du pouvoir pour lui. — Eh bien, lui à qui son fils est égal, il va le c« mbler. Et moi, je vais désoler le mien, pour qui je mourrais avec plaisir.
S'ily avait un moyen... n'importe lequel. Ma pensée est qu'en mettant un enfant au monde on contracte le devoir de faire tout pour qu'il soit heureux, que les pères sont les débiteurs des enfants, qu'ils se doivent à eux, qu'ils sont obligés à tout, oui, à tout! pour les aider. Moi, je ne reculprais devant rien de ce qui pourrait empêcher mon fils de souffrir.
J'espérais... — Qu'est-ce que j'espérais? Enfin, n'importe. Ça n'ost pas arrivé. Ça pourrait arriver encore. D'ici à demain matin? Quelle folie!