ACTE PREMIER
GÉRARD
S'il laissait votre conduite au devoir et s'il ne voulait que votre cœur?
MARCELLE
On dit toujours cela le premier jour.
GÉRARD
Laissez-moi vous parler. C'est vrai, on a dû vous dire cela plus d'une fois sans le penser, et moimême, je l'ai dit légèrement à d'autres. Mars je n'étais pas comme je suis. Vous m'avez changé. Oui, c'est vous. La première fois que je vous ai vue, vous ne vous doutez pas de l'impression que vous m'avez faite. Il faut vous dire que je ne valais pas grand'chose alors, mais tout n'était pas de ma faute, j'étais né riche, j'avais eu des amis dont tout l'orgueil était de ne rien faire, le désir d'être admiré par eux m'avait précipité dans toutes les folles imbéciles de la vie oisive. Je me ruinais de toutes façons, lorsque vous m'êtes apparue. J'étais comme après une nuit passée au jeu. On a soupe, on prend des cartes, on gagne et on perd, l'or s'amoncelle et s'écroule, le vin bout dans les veines, les yeux sont allumés, les bougies rayonnent, l'heure passe; tout à coup, un filet de la lumière froide se glisse entre les rideaux, c'est le jour, les bougies pâlissçnt, la verve tombe, on se regarde, on est débraillé, les cravates sont dénouées, les robes ont des taches, on a les yeux creux, on est verdâtre et le soleil semble un reproche. Eh bien, ce qu'on éprouve alors, je l'ai ressenti devant vous. Vous
avez été mon lever de jour. Je me suis vu. Il m'est venu subitement un vaste dégoût de ma nuit, un immense besoin de la clarté vraie, une soif ardente du .souffle frais de Taurore. J'ai eu l'ambition de devenir digne de vous. J'ai rejeté ma misérable existence de vanité. J'avais besoin de vous entrevoir de temps en temps pour persévérer dans mon effort : il y avait deux maisons où j'avais chance de vous trouver, je n'allais plus dans les autres. Au printemps, vous êtes venue ici, je vous ai suivie. Oui, voilà le changement que vous avez opéré sans vous en mêler, sans vous en douter. Vous auriez été bien étonnée si Ton vous avait dit que vous faisiez l'éducation d'une âme. Mais l'étoile connaît-elle la barque qu'elle raracnp au' port ? Votre élève a fait des progrès. J'ai étudié, j'ai mieux dépensé mon argent, je fais tout le bien que je peux. Vous m'avez remercié tout à l'heure d'avoir secouru ce garde-chasse. Oui, c'est un peu pour vous que je l'ai fait, mais c'est surtout par vous. Quand je l'ai vu blessé et ne sachant où aller avec son enfant, je n'ai plus pensé qu'à lui. Reprenez donc votre reconnaissance, c'est moi qui vous en dois pour m'avoir fait capable d'humanité : j'ai sauvé ce brave homme, merci!
MARCELLE
Vous êtes bon!
Voilà comme je vous aime. Ne craignez donc pas que je vous demande rien de contraire à votre conscience. Voulez-vous?