ACTE PREMIER
GÉRARD
Madame, je ne m'en irai pas sur un mot qui nous sépare. Puisque j'ai commencé, il faut que j'acliève. J'ai à vous parler.
MARCELLE
Si je refusais, vous croiriez que j'ai peur de vous et que ma résolution n'est pas irrévocable. Je vais venir, descendez.
GÉRARD
Quand vous serez venue.
MARCELLE, sur le seuil de lu porte, son chapeau à la main. Me voici. (Elle va s'asseoir sur un banc qui est devant la maison.)
GÉRARD
Je descends. (Il saute à terre.'
MARCELL E
Écoutez-moi. Je vais être tout à fait franche. Je savais que vous m'aimiez. Lorsque je venais voir Jérôme, j'étais bien sûre de vous rencontrer en route. Vous n'aviez pas besoin de me parler, votre regard me disait assez que je ne vous étais pas indifférente. Tout à riieure, quand vous avez recueilli ce pauvre homme, eh bien oui, j'ai compris que c'était un peu pour moi. J'en ai été bien touchée : je ne vous en ai pas remercié tout de suite parce que je ne voulais pas paraître le savoir, mais j'ai eu tort, l'ingratitude est une mauvaise vertu, et je me sens a.ssez forte pour être reconnaissante tout haut. Merci. Vous voyez que je suis sincère, et que, par conséquent, je ne suis pas une femme qui tromperait son mari. Je vous
avertis loyalement que vous vous abuseriez en espérant m'y résoudre. Aucun intérêt, fût-ce celui de ma vie, ne me fera jamais mentir à personne. Vous multiplieriez les preuves de votre dévouement, je suis mariée. Je n'aimerais pas mon mari, je suis mariée. Je vous aimerais, je suis mariée.
GÉRARD
11 y a deux mariages, il y a le mariage qui peut se passer d'amour, qui associe des intérêts, qui compte la dot, qui espère la mort des pères et des mères, et" il y a le mariage qui ne connaît ni les contrats, ni les codes, qui ne calcule pas, qui suit sa pente naturelle, qui aime comme le vent souffle et comme l'éclair brille, qui prend l'homme et la femme où il les trouve, pauvres ou riches, libres ou mariés, et qui les donne l'un à l'autre, sans même qu'ils y consentent!
Il y a la passion, mais il y a aussi la conscience. Aucun entraînement n'est irrésistible. Savez-vous ce que je lui dirais, moi, à ce mariage qui se passe du consentement des gens? Je lui dirais : on n'est pas maître de ce qu'on éprouve, mais on est maître de ce qu'on fait ; tu peux m'agiter, me troubler, me faire souffrir, posséder ma pensée, enivrer mes rêves, mais m'arracher une action coupable, tu ne le peux pas. A toi mon cœur, mais ma conduite au devoir!
GÉRARD
Et s'il acceptait?
MARCELLE
Comment?