ACTE DEUXIÈME, PREMIÈRE PARTIE. 129 CÉLINE
Pauvre ami!
PHILIPPE
Vous me plaignez de valser avec la plus jolie femme de la fête, après vous?
CÉLINE
Vous êtes très galant. Mais je ne vous plains pas, je vous admire.
PHILIPPE
Vous m'admirez?
CÉLINE
Oui. Et il est temps que mon admiration se déclare, vous pourriez croire que vous êtes méconnu. Non, je ne vous méconnais pas, Philippe. Je vous vois tel que vous êtes.
PHILIPPE
Et je suis...
CÉLINE
Héroïque. Quand, à votre retour d'Algérie, vous m'avez trouvétj mariée, vous sachant une susceptibilité farouche, un amour-propre exaspéré pour la moindre piqûre, nous nous attendions, mon mari et moi, à un esclandre.
PHILIPPE
Je vous ai rendu vos lettres.
Ohl je ne vous avais rien écrit qui pût me nuire.
PHILIPPE
Innocence après la lettre.
r !';line.
Eh bieu, au lieu du jaloux que nous redoutions, nous avons été surpris de voir apparaître un sage préparé d'avance aux mésaventures terrestres, indulgent au succès des autres, et pas très mécontent d'avoir trouvé, au lieu d'une femme, un mari. Nous avons été quelque temps sans comprendre, et même mon bon Prosper ne comprend pas encore.
PHILIPPE
Vous comprenez, vous?
CÉLINE
Je comprends que votre amour-propre est encore plus inouï que je ne supposais. A la nouvelle de mon mariage, votre premier mouvement a été, j'en réponds, d'une jolie colère! Mais quoi I vous emporter, vous battre peut-être, risquer votre existence pour moi, c'eût été, d'une part, avouer à quel point vous me regrettiez, et, de l'autre, faire de moi une femme précieuse qu'on ne se laisse arracher qu'avec la vie. Tandis qu't-n ne vous fâchant pas, en restant amical et gai, en devenant le camarade de mon mari, en prenant mon infidélité comme une chose indifférente, presque agréable, vous restiez debout et vous me mettiez à terre. Telle est l'explication de votre sérénité. Plutôt que de laisser voir une larme, vous vous crèveriez les yeux ! Vous venez me voir très souvent, vous me baisez la main, vous appelez mon mari Prosper; moi, les premiers jours, il vous est échappé plusieurs fois de me dire : Madame, mais vous vous en êtes corrigé, vous avez réussi à m'ap-