ACTE DEUX[ÈME, PREMIÈRE l'AliTIE
peler Céline. Recevez mes félicitations les plus sincères pour l'étonnante vraisemblance de votre attitude. Il y a encore des moments où je m'y trompe moi-même. Toute votre conduite est d'une composition excellente. Jamais un refus, jamais une marque d'impatience. La chose a ce côté divertissant que j'obtiens de vous tout ce que je veux, pour vous avoir fait du mal. Ce que vous ne m'auriez jamais accordé par amour, vous me l'offrez par haine. Rien n'est plus amusant. Vous êtes lié à nous par un affront comme on ne l'est pas par un bienfait.
PHILIPPE
Un homme et une femme se disent qu'ils s'aiment, ils se l'écrivent; un voyage les sépare. La femme cesse d'aimer l'homme, rien de plus simple, on ne se retourne pas, on passe. Mais l'homme ne continue pas d'aimer la femme; halte-là! ceci cache quelque chose, il faut chercher une explication à ce mj'stère. • Les absents ont tort, mais les absentes ont raison. C'est l'homme qui a voyagé, il a eu la distraction de la route, h dispersion de son âme aux quatre vents, la nouveauté d'un pays extraordinaire, qu'importe? L'univers est la chapelle où M''^ Céline a épousé M. Prosper. Il est arrivé plusieurs fois que des hommes ont été trahis par des femmes et n'en sont pas morts; on se console des plus jeunes, des plus belles, mais de vous! impossible. On ne peut vous aimer qu'à perpétuité. Vous voir au bras d'un autre et ne pas même se suicider! C'est une apparence. Vous avez profondément raison. Je ne fais pas seulement sem-
blant d'être joyeux, c'est mieux que ça, je fais semblant d'être vivant. Ce n'est pas à moi que vous parlez, c'est à mon spectre. Ne le répétez à personne, je me suis brûlé la cervelle avant-hier.
Vous avez eu une très bonne idée.
Quelle idée?
CÉLINE
Très bonne. Vous vous êtes dit que le meilleur mo3'eu de me faire croire que vous n'étiez plus amoureux de moi, c'était de me faire croire que vous éiiez amoureux d'une autre. Quand vous vous trouvez avec M""'Jorgan, et que je suis là, vous devenez d'un tendre'. C'est très ingénieux. Seulement, indifférence pour moi et amour pour elle, deux masques l'un sur Pautre, ça doit être fatigant.
PHILIPPE
Deux masques, vous avez trouvé le mot. Ne pas être éperdu de vous, c'est déjà invraisemblable; être amoureux d'une autre, c'est impossible. J'ai l'air d'aimer à voir M"^^ Jorgan et d'accepter lorsqu'elle m'invite ; mais ce n'est pas vrai. Elle a vingt-deux ans, et il existe des gens qui la trouvent ravissante, mais du moment que M"" Céline est devenue M"^' Barjolier, elle est vieille et laide.
CÉLINE
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