‹ Theatre italien de M. de Florian (volume 2)Chapitre 22 sur 108 · LE MARQUIS, COLIN, COLETTE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, COLIN, COLETTE

( Il se fait un moment de silence. )

LE MARQUIS, très embarrassé.

M A mere avoit oublié ce matin de s’informer de votre demeure; j’en ai été bien fâché.

COLIN, l’examinant.

Puisque nous savions la vôtre , vous étiez bien sûr de nous voir.

LE MARQUIS

Ah ! je vous vois trop tard.

COLETTE

Plût au ciel ne l’avoir jamais vu !

(Il se fait encore un silence. ) COLIN.

Vous ne reconnoissez pas ma sœur ?

LE MARQUIS

Je suis le plus malheureux des hom-

mes; je dépends de ma mere, ma fortune est son ouvrage : je lui dois tout, je lui dois même le sacrifice de mon bonheur. Ne me haïssez pas... Ne me méprisez pas... Si vous saviez...

COLIN

Vous me faites pitié : croyez- moi, terminons un entretien pénible pour tous : vous craignez de nous reconnoître , et nous ne vous reconnoissons plus. Adieu.

(Ils s’en vont.)

LE MARQUIS

Arrêtez, je vous supplie.

COLETTE, retenant Colin.

Mon frere , il veut vous parler.

LE MARQUIS

Ayez pitié de moi, Colette ; ne m’accablez pas de votre mépris. Oui; je sens bien que je l’ai mérité : la fortune , l’ambition m’ont aveuglé. J’ai manqué à l’amour , à l’amitié ; j’ai de-

ACTE II, SCENE IV. 4 5 siré de vous oublier, fai voulu vous arracher de mon cœur : je le sais, je sais que je n’ai point d’excuse. Mais je me suis vu dans un nouveau monde, j’ai cédé au torrent qui m’entraînoit, à l’ascendant que ma mere a sur moi; elle n’étoit occupée que d’éloigner tout cequipouvoit rappeller notre ancienne pauvreté ; elle me défendit de penser à vous.

COLETTE

Lorsqu’ autrefois vous étiez pauvre, et que je l’étois moins que vous, mon pere me défendit aussi de vous aimer : vous savez comment je lui obéis.

LE MARQUIS

Ah ! croyez que votre image n’a pas quitté mon cœur. Dès que j’ai entendu prononcer votre nom, tout mon amour s’est réveillé ; votre présence achevé de me rendre à moi-même.

En vous parlant, en vous regardant,

4 6 JEANNOT ET COLIN, je redeviens tel que vous m’avez vu :

chaque coup - d’œil que vous jettez sur moi me rend une vertu que j’avois perdue ; et dès que vous ouvrez la bouche, mon cœur palpite, comme autrefois quand vous étiez fâchée contre moi, et que j’attendois mon pardon.

COLETTE

Qu’osez -vous rappeller?

LE MARQUIS

Nos serments, notre amour; cet amour si tendre, si vrai, qui nous enflamma dès l’enfance, sans lequel nous ne fîmes jamais un seul projet de bonheur. Souvenez-vous, Colette, de nos premières années , souvenez- vous que les premiers mots que nous avons prononcés ont été la promesse de nous aimer toujours.

COLETTE

Hélas ! qui de nous deux y a mau«

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