LE MARQUIS, COLIN, COLETTE
( Il se fait un moment de silence. )
LE MARQUIS, très embarrassé.
M A mere avoit oublié ce matin de s’informer de votre demeure; j’en ai été bien fâché.
COLIN, l’examinant.
Puisque nous savions la vôtre , vous étiez bien sûr de nous voir.
LE MARQUIS
Ah ! je vous vois trop tard.
COLETTE
Plût au ciel ne l’avoir jamais vu !
(Il se fait encore un silence. ) COLIN.
Vous ne reconnoissez pas ma sœur ?
LE MARQUIS
Je suis le plus malheureux des hom-
mes; je dépends de ma mere, ma fortune est son ouvrage : je lui dois tout, je lui dois même le sacrifice de mon bonheur. Ne me haïssez pas... Ne me méprisez pas... Si vous saviez...
COLIN
Vous me faites pitié : croyez- moi, terminons un entretien pénible pour tous : vous craignez de nous reconnoître , et nous ne vous reconnoissons plus. Adieu.
(Ils s’en vont.)
LE MARQUIS
Arrêtez, je vous supplie.
COLETTE, retenant Colin.
Mon frere , il veut vous parler.
LE MARQUIS
Ayez pitié de moi, Colette ; ne m’accablez pas de votre mépris. Oui; je sens bien que je l’ai mérité : la fortune , l’ambition m’ont aveuglé. J’ai manqué à l’amour , à l’amitié ; j’ai de-
ACTE II, SCENE IV. 4 5 siré de vous oublier, fai voulu vous arracher de mon cœur : je le sais, je sais que je n’ai point d’excuse. Mais je me suis vu dans un nouveau monde, j’ai cédé au torrent qui m’entraînoit, à l’ascendant que ma mere a sur moi; elle n’étoit occupée que d’éloigner tout cequipouvoit rappeller notre ancienne pauvreté ; elle me défendit de penser à vous.
COLETTE
Lorsqu’ autrefois vous étiez pauvre, et que je l’étois moins que vous, mon pere me défendit aussi de vous aimer : vous savez comment je lui obéis.
LE MARQUIS
Ah ! croyez que votre image n’a pas quitté mon cœur. Dès que j’ai entendu prononcer votre nom, tout mon amour s’est réveillé ; votre présence achevé de me rendre à moi-même.
En vous parlant, en vous regardant,
4 6 JEANNOT ET COLIN, je redeviens tel que vous m’avez vu :
chaque coup - d’œil que vous jettez sur moi me rend une vertu que j’avois perdue ; et dès que vous ouvrez la bouche, mon cœur palpite, comme autrefois quand vous étiez fâchée contre moi, et que j’attendois mon pardon.
COLETTE
Qu’osez -vous rappeller?
LE MARQUIS
Nos serments, notre amour; cet amour si tendre, si vrai, qui nous enflamma dès l’enfance, sans lequel nous ne fîmes jamais un seul projet de bonheur. Souvenez-vous, Colette, de nos premières années , souvenez- vous que les premiers mots que nous avons prononcés ont été la promesse de nous aimer toujours.
COLETTE
Hélas ! qui de nous deux y a mau«