‹ Theatre italien de M. de Florian (volume 2)Chapitre 47 sur 108 · HERO · texte numérisé non relu

HERO

Enfin la nuit étend ses voiles sur toute la nature. Mon cher Léandre, voici l’heure où, n’écoutant que ton amour et ton courage, tu vas t’élancer dans les flots ; et sans autre guide que ce fanal que je viens d’allumer pour toi , tes robustes bras fendront les ondes , et te porteront dans ceux de tu bien-uimée.

83 HÉRO ET LÈANDRE,

(Elle regarde le ciel et la mer, et reste un moment plongée dans la rêverie.)

Avec quelle douce volupté je considéré ce calme profond! Comme la mer est paisible ! Comme Fairestpur 1 Zéphyre même n’ose l’agiter : tout se tait, tout est tranquille. O mon ami!

tu ne dois entendre que la voix plaintive des alcyons , et le murmure des flots qui cedent à tes efforts; la lune bienfaisante te prête toute sa lumière ; l’onde, en la réfléchissant, semble vouloir la doubler... Ah ! toute la nature doit s’intéresser à l’amant qui expose sa vie pour voir sa maîtresse.

(Elle se promene avec l’air agité. )

Je ne sais quelle terreur secrete se glisse malgré moi dans mon sein. Cher Léandre, ne viens pas aujourd’hui...

Ne viens jamais, si tu risques de* perdre le jour. Cette mer est si fatale! Helléj, la malheureuse HeUé, trouva

MONOLOGUE LYRIQUE. 89 la mort dans ses flots : le belier doré put à peine sauver sonfrerei.. Tu n’as rien, toi, que mes vœux et ton courage... S’il arrivoit... Mais non, l’Amour , tous les dieux doivent veiller sur toi.

(Elle s’adresse k la Lune. )

Belle Phœbé , ne quitte pas les deux, éclaire la route dangereuse que mon amant doit parcourir, montre-lui tous les écueils, fais-lui voir toujours la terre, ne souffre pas que le moindre nuage tedérobeun momentàsesyeux; souviens-toi des peines que te causa l’amour, et sauve un amant aussi fidele, aussi tendre que l’ctoit Endymion.

( Elle écoute avec attention ; et dit après une grande pause : )

J’ ai cru l’entendre; et ce n’est qu’une vague qui a fait palpiter mon cœur.

( Avec passion. )

ô mon ami ! redouble tes efforts ,

9o HÉRO ET LÉANDRE, que le feu qui te consume te rende insensible au froid de l’onde. Hâte- toi de sortir de cet élément perfide, viens rassurer ton épouse éperdue , viens la presser dans tes bras.... Je crois te voir ; oui , je te vois ; tu fends les flots avec vitesse, tu laisses loin derrière toi un long sillon qui bouillonne ; les yeux toujours fixés sur ce fanal , tu reprends des forces à mesure que tu t’en approches : les astres , les étoiles , guides ordinaires du nautonnier, n’existent point pour toi ; ton seul astre , c’est ce flambeau , tu ne vois que lui dans le ciel , tu ne connois que moi sur la terre, et l’univers se réduit pour toi à la seule tour que j’habite.

( Avec inquiétude. )

Mais l’amour égare mes sens. Léandre ne vient point : je n’apperçois rien sur les flots. Peut-être n’est-il pas aussi tard que je l’imagine ; je me suis trom-

MONOLOGUE LYRIQUE. 91 pée moi-même , j’ai cru qu’il arriveroit plus vite en allumant plutôt le flambeau.

(Elle retourne vers la mer, regarde et écoute attentivement. )

Cependant il me semble qu’il n’a jamais tardé si long-temps. J’ai déjà calculé cent fois l’instant de son départ, la durée de son trajet, il devroit être ici... Encore si la mer étoit agitée, je pourrois croire que la frayeur l’a retenu... Peut-être n’est-il point parti... peut-être de nouvelles amours... Ah !

Léandre, pardonne ; j’ose douter de ton cœur : ah ! que le moindre vent vienne troubler les eaux, et je n’accuserai plus que Neptune.

( Avec colere. )

Pourquoi faut-il que nous , qui n’avons qu’une ame, nous ayons deux patries? De quoi nous sert d’être si près l’un de l’autre sinous sommes tou-

92 HÉRO ET LÉANDRE, jours séparés? Oui, j’aimerois mieux:

que l’univers entier fût entre nous deux.

(L’horizon commence à se couvrir de nuages, es la lune s’obscurcit. )

Mais le ciel devient plus sombre, la lune semble vouloir cacher sa tremblante lumière, mon cœur se serre...

et si la tempête... Éloignons de funestes idées... Je me trompe, sans doute; la frayeur me fait voir des nuages qui n’ exis ten t p oin t : j ’ ai si s o uven t épr ouvé que loin de mon amant le ciel ne m’ajamais paru beau !

(La tempête commence et va toujours en augmentant. )

Qu’entends-je! non, ce n’est point une illusion , un bruit sourd semble sortir de l’abîme, il s’avance avec les ténèbres, il devient éclatant, la mer s’agite, les vents commencent à mugir , ils von t se déchaîner sur les vagues déjà blanchies...

MONOLOGUE LYRIQUE. 93

(Avec l’accent de la douleur et de l’effroi. )]

Dieux tout-puissants . les forces

m’abandonnent; chaque éclair, chaque coup de tonnerre porte la mort

dans mon cœur Malheureuse.. ..

il sera parti. . . il sera parti. . .

(Elle tombe épuisée sur un rocher, et se relev© avec impétuosité. )

Cher Léandre, retourne, il en est temps encore... Retourne vers ton rivage, ne songe qu’à sauver tes jours; je t’irai voir , l’amour me donnera des forces; je suis sûre de faire le trajet quand je t’aurai pour but de mon voyage. Je ne suis pas certaine du retour ; mais je t’aurai vu . je t’aurai sauvé , je mourrai satisfaite.

(La tempête est dans sa plus grande force. )

Ô dieux! quels éclats! quelle tempête ! les flots en fureur s’élancent contre les éclairs, le tonnerre se précipite sur les flots; les vagues et les

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