‹ Theatre italien de M. de Florian (volume 2)Chapitre 48 sur 108 · HÉRO ET LÉANDRE · texte numérisé non relu

HÉRO ET LÉANDRE

airs ne sont plus qu’un chaos sillonné de traits de feu. Tous les éléments sont confondus , et mon amant combat peut-être seul contre toute la nature.

(Elle tombe à genoux , et s’écrie avec transport.)

O Neptune ! ô Borée ! appaisezvous, épargnez- le ; il ne vous offensa jamais : un jour n’a jamais fini sans qu’il vous ait adressé des vœux. Vous connoissez l’amour ; souvenez -vous dePhillyre ; souvenez-vous d’Orythie ; prenez pitié des maux que vous avez soufferts vous-mêmes. Que vous fautil? que voulez -vous? je n’ai point de victime ; mais si le sang est nécessaire pour vous appaiser , dites un mot, un seul mot , et ce poignard va percer mon cœur. Parlez ; Léandre est en danger, Léandre succombe peut-être :

par pitié, hâtez-vous de parler.

(La tempête s'appaise. )

Ils m’ont entendue.. , Les vents s’ap-

MONOLOGUE LYRIQUE. 95 paisent, la mer se calme, les flots retombent à leur place , le ciel redevient serein , et je n’entends plus que le mur mure des ondes qui gémissent encore de la fureur des aquilons.

( Avec l’émotion la plus tendre. )

Ah! Léandre, mon cher Léandre, as-tu souffert cette tempête? Les dieux t’auront protégé; ils viennent de calmer la mer, c’est la marque sûre de leur faveur. Léandre, tu vas venir, je vais te voir : ah ! comme je te presserai contre mon sein ! combien tes périls vont ajouter de charmes à notre réunion !

(Avec inquiétude et douleur. )

Mais l’obscurité se dissipe , l’on voit déjà l’orient se teindre d’une couleur vermeille , l’amante de Céphale chasse devant elle les ténèbres, et Léandre n’arrive point. Le calme estrevenu sur les flots , il ne l’estpas dans mon cœur.

p6 HÉRO ET LÉ ANDRE,

( L’on voit le lever de l’aurore et la naissance dit jour. )

Brillante Aurore, daigne me pardonner, si jamais je ne t’adressai de Vœux. Léandre me quittoit toujours à l’instant où tu paroissois ; pouvois-je desirer de te voir? Deviens aujourd’hui ma bienfaitrice, montre- moi mon amant ; et que ce j our , que tu précédés , soit beau pour moi comme il va l’être pour toute la nature.

( Elle va regarder sur un rocher. )

Oui, je le vois; c’est lui . Dieux

immortels, que ne vous dois-je pas !

Ah! je sens bien que toutes mes peines n’ontpas assez payé ce doux moment.»

(On Voit dans le lointain Léandre qui fait des efforts pour se soutenir sür les eaux. )

Mais que vois-je? il s’éloigne. .... il s’approche.... il semble lutter contre les flots.... Mon sang se glace... Je le distingue ; ses forces sont épuisées , ses

MONOLOGUE LYRIQUE. 97 bras lassés ne peuvent plus le soutenir.... Léandre. .. Léandre... entends ma voix, qu’elle prolonge tes forces ; encore un moment de courage, et tu

seras dans les bras de ton épouse .

Léandre, tu ne m’entends pas... tu ne peux plus résister Léandre... en¬

core un effort. Il semble me tendre les mains, il semble implorer mon secours... Oui, je vais m’élancer vers toi... oui... je vais mourir ou te sauver... Je vais...

(Léandre s’enfonce dans les flots. )

Ciel J il a disparu ; mes yeux le cherchent en vain... Léandre... mon cher Léandre. ..Iln’ est plus. . . il n’est plus ; les flots l’ont englouti !

(Elle reste long-temps immobile , et reprend avec lenteur. )

11 n’est plus : je ne le verrai plus : je ne le verrai jamais : il est mort pour

9b héro et léandre,

moi. C’est moi, c’est moi qui l’assassine!

( Après une grande pause , avec fureur et désespoir.)

Dieux barbares qui vous jouiez de mes douleurs, qui sembliez écouter mes vœux , pour rendre plus aigu le trait dont vous me déchirez ; dieux de sang , dieux de malheur , puisse le destin, plus fort que vous, vous rendre tous les maux que je souffre! puisse votre immortalité ne servir qu’à les prolonger! Et toi, mer affreuse, mer perfide, tu n’as jamais causé que des maux, tu n’as jamais respecté que le crime : le guerrier farouche, l’avide marchand , sont en sûreté sur tes flots; et tu fais périr l’amant fidele qui ne te demandoit que de le porter près de moi, qui t’invoquoit tous les jours, qui t’appelloit sa bienfaitrice ! va , puisse ta fureur se tourner contre toi-

MONOLOGUE LYRIQUE. 99 même! puisse l’univers se dissoudre et retomber dans ton sein ! puisse la terre combler ton lit, et le chaos te détruire et te remplacer !

( Elle le tourne sur le rocher. )

Je ney le verrai plus, je ne le verrai jamais ! Léandre , mon cher Léandre !

et as-tu pensé que je pourrois te survivre? as-tu pensé que je pourrois jamais regarder cette mer odieuse?Non, je t’irai chercher jusques dans ses abîmes ; j’irai me rejoindre à la plus chere moitié de moi-même. Qui sait aimer, sait mourir : et cette mort est un doux moment, puisqu’elle me réunit à Léan* dre.

( Elle se frappe et se jette dans la mer. )

LE BAISER

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