SCENE III
les minutes , il ne sonne que toutes les heures ; et quand nous sommes ensemble, ce drôle -là sonne les heures à toutes les minutes.
ROSETTE
J’espere que notre mariage ne réglera pas cette horloge.
ARLEQUIN
Que tiens -tu là? Voyons, montre vite; je suis pressé. Pour qui cela?
C’est pour toi ; car c’est moi.
ARLEQUIN, regardant le portrait.
Comment! Oui, c’est toi; tu es là,
(il montre le portrait); tU es là, (il montre Rosette ) ; tu es ici , ( il montre son cœur ) ; tU es par- tout : je ne m’étonne plus si je te vois par- tout.
ROSETTE
Mon ami, depuis long- temps je t’ai donné mon cœur; aujourd’hui voilà mon portrait, et demain je serai ta femme.
âï6 LES JUMEAUX.
ARLEQUIN, regardant le portrait.
Qu’il est joli ! Cest un peintre qui a fait cela, ma bonne amie; j’en suis fâché : il est sûrement amoureux de toi, ce peintre- là; car il faut regarder quelqu’un pour le peindre. Oh ! c’est bien toi. ( Il le baise, ) Plus je l’embrasse , plus j’ai envie de t’embrasser... Mais non , je dois t’épouser demain ; je n’ai jamais volé personne, il ne faut pas commencer par moi. (Il veut mettre le portrait dans sa poche. )
ROSETTE
Rends-moi ce portrait, mon ami; le peintre m’a demandé d’y retoucher encore; c’est l’affaire d’un moment:
si tu veux venir avec moi, tu l’emporteras tout de suite.
ARLEQUIN lui rend le portrait.
Non; il faut que je m’en aille, car mon maître m’attend pour que je lui rende ses clefs. Nous avons eu une
SCENE Iir. 217 querelle ensemble : il m’a refusé la permission de me marier; je lui ai dit qu’il n’avoit qu’à chercher un autre domestique. 11 s’est emporté, et m’a mis à la porte sans vouloir me payer mes gages.
ROSETTE
Sois tranquille; je suis riche, et demain ma fortune et ma main seront à toi. Va finir tes affaires, et reviens chercher ce portrait avant la nuit.
ARLEQUIN
Je n’y manquerai pas. Ce qui me fâche le plus de la colere de mon maître, c’est que je comptois lui donner à ma place mon frere jumeau qui est en Italie ; je lui ai écrit, dans cette intention , de venir tout de suite me joindre à Paris. 11 arrivera un de ces matins, et je ne saurai comment le pU-
2i8 les jumeaux.
ROSETTE
Nous aurons soin de lui, ne t’en inquiété pas.
arlequin.
Oh ! je suis bien sûr que mon frere te plaira. Il est charmant, toujours gai, toujours de bonne humeur; et puis nous nous ressemblons si parfaitement, qu’il est très difficile de nous distinguer. Tout bien réfléchi, je suis bien aise qu’il ne soit pas encore arrive ; car tuaurois fort bien pu l’épouser à ma place , sans t’en douter.
ROSETTE
Non, mon ami : celui qu’on aime n’a point de jumeau. Mais tu oublies que ton maître t’attend.
ARLEQUIN
A propos; sûrement, il m’attend :
il faut que je m’en aille. Adieu , ma bonne amie; tâche de faire dépêcher te peintre. (Il s’en va.)