‹ Théâtre italienChapitre 48 sur 116 · Tome îî · texte numérisé non relu

Tome îî

( Elle tombe épuisée sur un rocher , et se releva avec impétuosité. )

Cher Léandre, retourne, il en est temps encore.... Retourne vers ton rivage, ne songe qu’à sauver tes jours; je t’irai voir, l’amour me donnera des forces : je suis sûre de faire le trajet quand je t’aurai pour but de mon voyage. Je ne suis pas certaine du retour; mais je t’aurai sauvé, )e mourrai satisfaite.

( La tempête est dans sa plus grande force, )

O Dieux! quels éclats! quelle tempête!

les flots en fureur s’élancent contre les éclairs , le tonnerre se précipite sur les flots , les vagues et les airs ne sont plus qu’un chaos sillonné de traits de feu. Tous les éléments sont confondus, & mon amant combat peut-être seul contre toute la nature.

( Elle tombe a genoux , et s* écrie avec transport .)

O Neptune! ô Borée! appaisez- vous , épargnez-le ; il ne vous offensa jamais : un jour n’a jamais fini sans qu’il vous ait adressé des vœux. Vous connoissez l’amour; souvenez-vous de Phillyre; souvenez-vous

MONOLOGUE LYRIQUE, yç cPOrythie; prenez pitié des maux que vous avez soufferts vous-mêmes. Que vous fautil ? que voulez -vous? je n’ai point de victime ; mais si le sang est nécessaire pour vous appaiser , dites un mot., un seul mot, et ce poignard va percer mon cœur Parlez; Léandre est en dangër> Léandre succombe peut-être : par pitié, hâtezvous de parler.

( La tempête s’appaise. )

Ils m’ont entendue.. . Les vents s’appaisent, la mer se calme, les flots retombent à leur place, le ciel redevient serein, et je n’entends plus que le murmure des ondes qui gémissent encore de la fureur des aquilons.

(Avec l’émotion la plus tendre.)

Ah ! Léandre , mon cher Léandre ! as-tu souffert cette tempête ? Les Dieux t’auront protégé; ils viennent de calmer la mer, c’est la marque sûre de leur faveur: Léandre , tu vas venir, je vais te voir : ah! comme je te presserai contre mon sein!

combien tes périls vont ajouter de charmes à notre réunion!

(Avec inquiétude et douleur . )

Mais l’obscurité se dissipe, l'on voit E s

déjà l’orient se teindre d'une couleur vermeille ; l’amante de Céphale chasse devant elle les tenebres , et Léandre n’arrive point. Le calme est revenu sur les flots , il ne l’est pas dans mon cœur.

( Von voit le lever de l'aurore et la naissance du jour.)

Brillante Aurore, daigne me pardonner si jamais je ne t’adressai de vœux. Léan* dre me quittoit toujours à l’instant où tu paroissois; pouvois-je desirer de te voir? Deviens aujourd’hui mabienfaitrice , montre-moi mon amant i et que ce jour que tu précédés , soit beau pour moi , comme il va l’être pour toute la nature.

( Elle va regarder sur un rocher. )

Oui , je le vois } c’est lui. . . Dieux immortels , que ne vous dois-je pas! Ah!

je sens bien que toutes mes peines n’ont pas assez payé ce doux moment ..

( On voit dans le lointain Léandre qui fait des efforts pour se soutenir sur les eaux. )

Mais que vois- je? il s’éloigne . il

s’approche . il semble lutter contre

les flots.... Mon sang se glace.... Je le

MONOLOGU E, LYRIQUE. 77

distingue; ses forces sont épuisées, ses bras lassés ne peuvent plus le soutenir...

Léandre . -Léandre . entends ma

voix, qu’elle prolonge tes forces; encore un moment de courage, et tu seras dans les bras de ton épouse.... Léandre, tu ne m’entends pas..... tu ne peux plus résister . Léandre . encore un ef¬

fort. Il semble me tendre les mains, il

semble implorer mon secours . Oui,

je vais m’élancer vers toi.... oui .

je vais mourir ou te sauver... Je vais....

( Léandre s'enfonce dans le s flots.)

Ciel! il a disparu; mes yeux le cherchent en vain... Léandre - mon cher

Léandre...! Il n’est plus.,., il n’est plus 5 les flets l’ont englouti!

(Elle reste long-temps immobile , et reprend, avec lenteur. )

Il n*est plus : je ne le verrai plus : je ne le verrai jamais : il est mort pour moi. C’est moi , c’est moi qui l’assassine !

( Apres une grande pause , avec fureur et désespoir. )

Dieux barbares, qui vous jouiez de mes E 3

douleurs , qui sembliez écouter mes vœux , pour rendre plus aigu le trait .dont vous me déchirez; Dieux de sang 1 Dieux de malheur! puisse le destin, plus fort que vous , vous rendre tous les maux que je souffre! puisse votre immortalité ne servir qu'à ies prolonger! Et toi, mer affreuse, mer perfide! tu n'as jamais causé que des maux, tu n’as jamais respecté que le crime : le guerrier farouche , l’avide marchand , sont en sûreté sur tes flots; et tu fais périr l'amant fidele qui ne te demandoit que de le porter près de moi, qui t’invoquoit tous les jours, qui t’appelloit sa bienfaitrice! va, puisse ta fureur se tourner contre toi - meme !

puisse l'univers se dissoudre et retomber dans ton sein ! puisse la terre combler ton lit, et le chaos te détruire et te remplacer!

(Elle retourne sur le rocher . )

Je ne le verrai plus, je ne le verrai jamais ! Léandre , mon cher Léandre ! et as-tu pensé que je pourrois te survivre3 as-tu pensé que je pourrois jamais regarder cette mer odieuse? Non, je t’irai

MONOLOGUE LYRIQUE. 79

chercher jusques dans ses abîmes \ j’irai me rejoindre à la plus chere moitié de moi-même. Qui sait aimer, sait mourir, et cette mort est un doux moment j puisqu’elle me réunit à Léandre.

( jElle se frappe et se jette dans la mer. )

LE BAISER

Page 1