ACTE PREMIER
Il É bien ! on vous a Hit qu'elle /loh emp<!cliée ; Est-ce là le sujet dont \ olre ame est touclite ? Peu de chose en ^imour alarme nos esprits. Mais il n'est pas besoin d'cxroser ce mépris ; Vous n'écoutez que trop un discours qui vous ilaitr.
Quoi I je pourrois encor brûler pour cette ingrate
Qui, pour prix de mes vœux, pour fruit de mes travaux,
Me ferme son logis , et l'ouvi-e à mes rivaux !
Non, non, j'ai trop de cœur pour souffrir cette injure.
Que Thaïs à son tour me presse et me conjure ,
Se serve des nppas d'un œil toujours vaincpieur ,
M'ouvi'e non-seulement son logis , mais son cœiu-,
J'aimerois mieux mourir qu'y rentrer de ma vie.
D'assez d'autres beautés Atliènes est remplie :
De ce pas à Thaïs va le faire savoir ,
Et lui dis de ma part
PARMENOS.
Adieu , jusqu'au revoir.
Non , non , dis-lui plutôt adieu pour cent aimées.
Peut-être pour cent ans prenez-vous cent journées; Peut-êti-e pour cent jours prenez-vous cent moments: Car c'est souvent ainsi que comptent les amants.
PHÉDRIE.
Je saurai désormais compter d'une autre sorte.
PARMENON.
Pour s'éteindre sitôt votre flamme est trop forte.
PHEDRIE.
Un si juste dépit peut l'éteindie en un jour.
PARMENON.
Plus ce dépit est grand , plus il marque d'amour. Croyez-moi , j'ai de l'âge et quelque expérience : Vous Tirez tantôt voir, rempli d'impatience; L'amour l'emportera siu' cet affront reçu ; Et ce puissant dépit , que vous avez conçu ,
ACTEI, SCÈNE I. 9
S'effacera d'abord par la moindre de» larmes
Que d'un œil cjuasi sec, mais d'un œil plein de cliarmes,
En pressant sa paupitie, elle fera sortir;
Savante en l'art des pleurs , comme en l'art de mentir.
Et n'accuse-i que vous , si Tliaîg en abuse ,
Qui , dès le premier mot de pardon et d'excuse,
Lui direz bonnement l'i.'tai de votre cœur ;
Que bientôt du dripit l'amour s'est fait vainqueur ;
Que vous en seriez, mort s'il avoit fallu frindre.
Quoi ! deux jours sans vous voir? A li I c'est trop se contraindre.
Je n'eu puis plus, Tha^s : vous êtes mon dc^sir,
îMon seul objet, mon tout : loin de vous, quel plaisir?
Cela dit, c'en est fait, votre perte est certaine.
Cette femme aussitôt, fine, adroite et hautaine,
Saura mettre à profit votre peu de vertu ,
Et triompher de vous, vous voyant abattu.
Vous n'en pourrez tirer que des promesses vaines,
Point de soulagement ni de fin dans vos peines,
Rien que discours trompciu's, rien que feux inconstants.
C'est pourquoi sougez-y tandis qu'il en est temps :
Car, étant rembarqué, prétendre qu'elle agisse
Plus selon la raison que selon son caprice ,
C'est fort mal reconnoître et son sexe, et l'amour;
Ce ne sont que procis, que querelles d'un jour,
Que in'.-vcs d'un moment, ou quelque paix fourrée,
lujuie aussitôt fiiitp, »iissllOl reparée, Soupçons sans fomlcment , enfin rien d'assuré. Il vaut mieux n'aimer plus, tout bien considéré.
PHÉDRIE.
L'amour a ses plaisirs aussi-bien que ses peines.
Appelez- vous ainsi des laveurs incertaines?
to L'EUNUQUE.
Et , si près de l'aSîont qui vous vient d'arriver. Faites- vous cas d un bien qu'on ne peut conserver?
PHÉDRIE.
Si Thaïs dans sa flamme eût eu de la constance , J'eusse estimé ce bien plus eucor quon ne pense , Et bornant mes désirs dans sa possession , J'aurois jusqu'à l'hymen porté ma passion.
p An-; EN ON.
Vous , e'pouser Thaïs ! Une femme inconnue , Sans amis, sans parents, de tous biens dépourvue, Veuve , et contre le gré de ceux de qui la vojx , Dans cette occasion , doit régler votre choix ! Ce discours, sans mentir, me surprend et m'étonne. Je n'ai pas entrepris de blâmer sa personne : Elle est sage; et l'accueil qu'en ont tous ses amnnts, N'aboutit, je le crois, qu'à de vains compliments. Mais.,..
PHÉDRIE.
11 suffit , le reste est de peu d'importance. Thaïs , quoique étrangère , est de noble naissance. Qu'importe qu'un époux ait régné sur son cœur? Sa beauté , toujours même , est encor dans sa fleur. Quant aux biens , ce souci n'entre point dans mon ame; Et je ne prétends pas me vendre à quelque femme Qui , m'ayant acheté pour me donner la loi , Se croiroit en pouvoir de disposer Hr moi. En l'état où les dieux ont mis notre famille , Je dois estimer l'or bien moins qu'un œil qui brille. Aussi le seul devoir a contraint mon désir. Sans que je laisse aux miens le pouvoir de choisir. Sans doute à l'épouser j'eusse engagé mon ame: Ke cachons point ici la moitié de sa flamme :
ACTEI, SCÈNE I. u
C'est à tort que des miens j allègue le pouvoir, Et je cède au de'pit bien plus qu'à mon devoir.
PARMENON.
Vous cédez à l'amour plus qu'à votre colère ; Ce courroux implacable eu soupirs dégénère ; Vous faisiez tantôt peur, et vous faites pitié. Votre cœur, sans mentir, est de bonne amitié; Ce qu'il a su chérir, rarement U l'abhorre : Il adoroit ses fers , il les respecte encore ; Ces fers à leiu- captif n'ont rien qu'à se montrer ; Qui n'en sort qu'à regret , est tout prêt d y rentrer.
PHÉDRIE.
Tais-toi, j'entends du bruit, quelqu'un sort de chez elle.
PARMENON.
Que vous fciites bon guet !
PHÉDRIE.
Si c'étoit ma cruelle. . . .
PARMESOU.
Déjà vôtre, bons dieux!
PHÉDRIE.
Ah:
Retenez vos pleurs.
PHÉDRIE.
Je sais qu'elle est perfide ; et je l'aime , et je meurs,
Et je me sens mourir, et n'y vois nul remède,
Et craindrois d en tiouver, tant l'amour me possède.
L'aveu me semble franc , libre , net , ingénu.
i4 L'EL">UQUE.
Ou bien si , comme vous, je pouvois m'en moquer !
THAÏS
Tous êtes drlicat, et facile à piquer.
Écoutez mes raisons d'un esprit plus tranquille : Pour quelque autre dessein l'excuse étoit utile , Et vous l'approuverez vous-même assure'ment.
Elle aura par amour renvoyé notre amant ,
Et par haine sans doute admis l'autre en sa place
THAÏS
Parmenon pourroit-U me faire assez de grâce • Pour n'interrompre point un discours commence?
Oui , mais rien que de vrai ne vous sera passé.
Pour vous mieux débrouiller le nœud de cette affaire. Je prendiai de plus haut le récit qu'il faut faire. Quoiqu'on ignore ici le nom de mes parents , Us ont eu divers lieux tenu les premiers rangs : Samos fut Iciu patrie , et Rhodes leur demeure.
Tout cela peut passer, je n'en dis rien pour l'heure : Il faut voii à quel point vous voulez aniver.
THAÏS
Là , tandis que leiu-s soins étoiciit de m'élever,
On leur fit un présent d une fille inconnue
Qui dans Rhodes étoit pour esclave tenue.
Bien qu'elle fùl fort jeune el n'eût lors que quinze ans,
Elle nous dit son nom, celui de ses parents,
Qu'où l'appeloit Pamphile, et qu'elle étoit d'Attique;
Que ses parents avoient encore un fils unique ,
ÀCTE1,SCE^EII. ]
an 'il se nonunoit Chromer , que c etoit leur espoii : C'est tout ce que Ion put à cet âpe en savoir. Chacun jugeoit assez qu'elle etoit de naissance. Son entretien naïJ et rempli d innocence, Jlille charmes divers, sa beauté, sa douceur. Me la firent chérir à l'égal d'une soeur. Dès qu'elle fut chez nous, on eut soin de l'instruire. Pour moi, comme j'étois d'un âge à me conduire, A peine on eut appris qu'on me vouloit poun"oir, Qu'un jeune homme d'Attique, étant venu nous voir, Me recherche, m'obtient, m'amène en cette ville, Où, lorsque je croyois notre hymen plus tranquille, 11 mourut, et laissant tout mon bien engagé, De mille ^oins fûcheux mon cœur se voit chargé. Ils acrrurent le deuil de ce court hyménée ; Et comme on voit aux maux une suite enchaînée, Le sort, pour m'accabler de cent coups différents, Caua rresque a'issitôt la mort de mes parents: Un mal contagieux les eut privés de vie, Avant que de ce mal je pusse être avertie. Leur bien , jusques alors assez mal ménagé , D'un oncle que j'avois ne fut point négligé j Avec nos créanciers il en fit le partage, Et sut de mon absence avoir cet avantage. Je l'appiis sans dessein de l'aller contester : L'ordre que dans ces beux je devois apporter (Bien moins que le regret d'une moit si funeste) Fit qu'en perdant les miens, j'abandonnai le reste. J'en observai le deuil qu'exigeoit mon devoir: Tout un an se passa sans qu'aucim pût me voir Enfin , notre soldat vint m'oflrir son service : Loin de me consoler , ce m'étoit un supplice.
l6 L'EUNUQUE.
Vous savez qu'on ne peut le souffrir sans ennui ; Je l'ai pouitaut souffert , espérant quelque appui.
Vous tirez de mon maître encor plus d'assistance.
THAÏS
Je l'avoue, et voudrois qu'une autre récompense Égalât les bienfaits dont il me sait combler.
PARMEKON.
Hélas ! le pauvre amant commence à se troubler.
PHÉDRIE.
Te tairas-tu ? Thaïs , achevez , je vous prie.
THAÏS
Au bout de quelque temps Thrason fut en Carie"; Et vous savp7. qu'à peine il étoit délogé, Qu'on vous vit à m'uimei aussitôt engagé. Vous nie vîntes offrir et crédit et fortune: J'en estimai dès-lors la favem- peu commune ; Et vous n'ignorez pas combien , depuis ce jour, J'ai témoigné de zèle à gagner votre amour.
PHÉnRIE.
Je crois que Parmenon n'a garde de se taire;
PARMENON.
En pourriez- vous douter? Mais où tend ce mystère ?
PHÉDRIE.
Tu le sauras trop tôt pour ton contentement.
THAÏS
Écoutez-moi , de grâce , encore un seiJ moment. Thrason notre soldat, battu par la tempête, Au port dos Rhodiens jette l'ancre et s'arrête .