ACTE I, SCÈNÇ II
Va voir notre famille , y trouve encor le deuil , Mes parents depuis peu renfermés au cercueil , Mon oncle ayant mes biens , cette fille adoptive Prête d'être vendue , et traitée en captive. Il l'achète aussitôt pour me la redonner; Puis fait voile en Carie ; et sans y séjourner, Revient en ce pays, où quelque Parasite Lui dit qu en son absence on me rendoit visite; Que s'U avoit dessein de me donner ma sœur, Le présent méritoit quelque insigne faveur.
PHÉDRIE.
Ne vaudra-t-il pas mieux qu'on lui laisse Pampbile ?
Je me résous à sui\Te un conseil plus utile. Vous savez qu'en ce lieu je n'ai point de parents; Qu'il me peut chaque jour naître cent diflerends j Et bien que vous preniez contre tous ma défense , Souvent un contre tous peut manquer de puissance : Souffrez donc que je cherche un appui loin des miens. Je n'en saurois trouver qu'en la rendant aux siens. Je ne puis l'obtenir sans quelque complaisance : 11 faut donc vous priver deux jours de ma présence ; La peine en est légère , et ce temps achevé , Le reste vous sera tout entier conservé. Gagne cela sur toi , de grâce , je t'en prie. Tu ne me réponds rien , dis-moi , mon cher Pht'drie ?
PHÉDRIE.
Que pourrois-je répondre , ingrate , à ces propos ? Voyez , voyez Tlirason ; je vous laisse eu repos ; Faites-lui la faveur qu'un autre a méritée : C'est où tend cette histoire assez bien inventée.
i3 L'EUNUQUE.
Une fiUe inconnue est prise en certains lieux ;
On nous en fait présent , elle charme nos veux ,
Thrason vient à m'aimer, vous me rendez visite,
11 me quitte , il apprend nos feux d im Parasite :
Les niiens perdent le jour, mon oncle prend mes biens.
Vend la fille à Thrason, je la veux rendie aux siens ;
Et cent autres raisons l'une à l'autre enchaînées ;
Puis enfin , de me voir privez-vous deux journées.
C étoit donc là le but où devoit aboutir
La fable que chez vous vous venez de bâtir !
Sans perdie tant de temps , sans prendre tant de peine ,
Que ne me disiez- vous , J'aime le capitaine ?
N'opposez point vos feux à cet aident désir.
■Vous aurez plutôt fait d'endurer qu'à loisir
Je contente lardeur que pour lui j'ai conçue.
Dites , si vous voulez , que la vôtre est déçue ;
Prenez-en pour témoins les hommes et les dieux :
Pourvu cfu'incessaniment il soit devant mes yeuX;
Il m'importe fort ptu de passer poiu- parjure.
THAÏS
Je vous aime, et pour vous je souflVe cette injure.
"Vous m'aimez ! c'est en quoi mon esprit est confus ; L'amour peut-il souôrir de semblables refus ?
Je ne vous réponds point, de peur de vous déplaire; 11 faut que ma raison cède à votre colère. Je ne veux point de temps, non pas même un seul jour: Je renonce à ma sœur plutôt qu'à votre amour.
PHÉDRIE.
Plutôt qu'à mon amour ! Ali I si du fond de l'ame Ce mot étoit sorti. . . .
THAÏS
Doutez-vous de ma flamme ?
PHÉDRIE.
J'aurai lieu d'en douter, si, ce terme fini,
Tout autre amant que moi de chez vous n'est banni.
THAÏS
Quel terme?
PHÉDRIE.
De deux jours.
TH AÏS.
Ou trois.
PHEDRIE.
Cet ou , me tue.
THAÏS
Otons-le donc.
Enfin sa constance abattue Cède aux charmes d'un mot : je l'avois bien pre'vu.
PHÉDRIE.
A ce que vous savez, aujourd hui j'ai pourvu. Votre sœur peut avoir un eunuque auprès d'elle ; J'en viens d'aclicler un qui me semble lidf le , Et tantôt Parmenon viendra pour vous 1 ofl'rir. Souffrez votre soldat, puisqu'il faut le souffrir; Mais ne le souffrez point sans beaucoup de contrainte : Donnez-lui seulement l'apparence et la feiilte. Pendant vos compliments, songez à voire foi ; De coq)S auprès de lui, de cœur auprès de moi,
ao L'EUNUQUE.
Rêvez incessamment , chez vous soyez absente.
Vous ne demandez rien que Thaïs n'y consente ; Et ce point ne sauroit vous être refusé.
PHÉDRIE.
Adieu.
THAÏS
Gomment ! sitôt ?
pAnME^oN.
Que son esprit nisê , Pour attraper notre homme , a d'art et de souplesse '
THAÏS
Vous voyez mon amour en voyant ma foibîesse ; Je ne vous puis quitter que les larmes aux yeux : Soyez toujours, Phédrie, en la garde des dieux.