POLYMNIE
Oui , sire , nous pouvons vous en parler cliacune.
APOLLON
Si ma prière n'est aux Muses importune , Devant moi tour-à-tour chantez cette beauté'; Mais sur de nouveaux tons , car je suis dégoûté- Que chacune pourtant suive son caractère.
EUTERPE
Sire, nous nous savons toutes neuf contrefaire : Pour si peu laissez-nous libres sur ce point-li,
APOLLON
Commencez donc, Euterpe, ainsi qu'il vous plaira.
EUTERPE
Que ma compagne m'aide, et puis en dialogue Nous vous ferons eutendie une espèce d'églogue.
APOLLON
Terpsichore, aidez-la : mais surtout e'vitez
Les traits que tant de fois l't'gloguc a répétés ;
Il me fiiut du nouveau , n'eu fiit-il poiiit au monde.
C O :« Ë D I E, log
TERPSICHORE
Je m'en vais comincncer ; qu'Euterpe me reponde. Quand le soleil a fait le tour de l'univers , Ce n'est point d'avoir vu cent chefs-d'œuvre divers, >"i d en avoir produit, qu'à Thétis il se vante; Il dit , J cd vu Clymène , et mon ame est contente.
EUTERPE
L'aurore vous veut voir; Clymène, montrez-vous: Non , ne bougez du lit ; le repos est trop doux : Tantôt vous paroîtrez vous-même une autre aiuore ; "SI -Ai ne vous pressez point, dormez, donnez encore.
TERPSICHORE
Au gré de to'is les yeux Clymène a des appas : Ln peu de passion est ce qu'on lui souhaite : l'iiur de l'amitié seule, elle n'en manque pas : ( Ànq ou sis grains d'amour , et Oymène est parfaite.
EUTERPE
I. amour , à ce qu'on dit , empêche de dormir : S il a quelque plaisir, il ne l'a pas sans peine. ■N oyez la tourterelle, entendez-la gémir, ■Vous vous garderez bien de condamner Clymène.
TERPSICHORE
Vénus depuis long-temps est de mauvaise humeur; Clymène lui fait ombre ; et Vénus, ayant peux D'être mise au-dessous d'une beauté mortelle , Disoit hier à son fils, Mais la croit-on si belle? Hé oui, oui, dit l'Amour, je vous la veux montrer.
APOtLOS.
Vous sortez de l'églogue.
Il uuas y faut rentrer.
LaFoataiDC. Tlicalrs. 10
iio CLYMÊNE.
Amour en quatre parts divise son empiré : Acante en fait moitié, ses rivaux plus d'un quart; Ainsi plus des trois quarts pour Cljmène soupire : Les autres belles ont le reste pour leur part.
TERPSICHORE
Tout ce que peut avoir un cœur d'indifférence, Clymène le témoigne : elle en a destiné Les trois quarts pour Acante; heureux dans sa souffrance, S'il voit qu'à ses rivaux le reste soit donné.
ECTERPE.
Ne vous semble-t-il pas que nos bois reverdissent , Depuis que nous chantons un si charmant objet ?
TERPSICHOnE.
Oiseaux, hommes et dieux, que tous chantres choisissent Désormais , en leurs sons , Clymène pour sujet.
EUTERPE
Pour elle le printemps s'est habillé de roses.
TERPSICHORE
Pour elle les zéphirs en parfument les airs.
EtJTERPE.
Et les oiseaux pour elle y joignent leurs concerts. Régnez , belle , régnez sur tant d'aimables choses.
Aimez , Clymène , aimez ; rendez quelqu'un heiu^cux Votre règne en aura plus d'appas pour vous-même.
EUTERPE
Eu ce nombre d'amants qui voulez-vous qu'elle aime
TERPSICBORE.
Acante.
EUTERPE
Et pourquoi lui ?
terpsichoue.
C'est le plus amoureui.
Sire , êtes- vous content ?
APOLLOy.
Assez. Que Melpomène Sur un ton qui nous touche introduise Clpnène. Vous , Thalie , il tous faut contrefaire uu amant Qui ne veut point borner son amoureux tourment.
MELPOMÈSE.
Mes sœurs , je suis Clymène.
THALIE
Et moi je suis Acante.
APOLLON
Fort bien; nous écoutons; remplissez notre attente.
CLYMÈNE
Acante , vous perdez votre temps et vos soins. Voulez-vous qu'on vous aime? aimez-nous un peu moins. Otez ce mot d'amour, c'est ce qu'on vous conseil!».
ACASTF
Que je l'ôte ! Est-il rien de si doux à l'oreille ?
Quoi ! de vous adorer Acante cesseroit !
Contre sa passion il vous obéiroit !
Ah ! laissez-lui du moins son tourment poiu^ salaire.
Suis-je si dangereux? Hélas 1 non; si j'espère
Ce n'est plus d'être aimé; tant d'heur ne m'est point dft :
Je l'avois jusqu'ici follement prétendu.
Mourir en vous aimaut est toute mon envie.
Mon amour m'est plus cher mille fois que la vie.
Laissez-moi mon amour, madame, au nom des dieux.
Toujours ce mot I toujours I
I ra C L Y M È N E.
ACANTE
Vous est-il odieux ?
Que de belles voudroient n'en entendre point d'autre !
II charme également votre sexe et le nôtre : Seule vous le fuyez ; mais ne s'est-il point vu Quelque temps où peut-être il vous a moins déplu ?
L'amour, je le confesse, a traverse' ma vie :
C'est ce qui , malgré moi , me rend son ennemie.
Après un tel aveu , je ne vous dirai pas
Que votre passion est pour moi sans appas ,
Et que d'aucun plaisir je ne me sens touchée
Lorsqu'à tant de respect je la vois attachée.
Aussi peu vous dirai-je, Acante, écoutez bien,
Que par vos qualités vous ne méritez rien ;
Je les sais, je les vois, j'y trouve de quoi plaire :
Que sert-il d'affecter le titre de sévère ?
Je ne me vante pas d'être sage à ce point
Qu'un mérite amoureux ne m'embarrasse point.
Vouloir bannir l'amour, le condamner, s'en plaindre,
Ce n'est pas le haïr, Acante ; c'est le craindre.
Des plus sauvages cœm's il flatte le désir.
Vous ne l'ôterez point sans m'ôter du plaisir :
Nous y perdrons tous deux : quand je vous le conseillt,
Je me fais violence , et prêle eucor l'oreille.
Ce mot renferme en soi je ne sais quoi de doux,
Un son qui ne déplaît à pas une de nous ;
Mais trop de mal le suit.
ACANTE
Je m'en charge , madame :
Ce mal est pour moi seul ; j'en garantis votre ame.
COMËDIE. ii3
Qui vous croiroit , Acante , auroit un bon garant.
Mais non, je connois trop qu'Amour n'est qu'un tyran,
Un ennemi public, un démon pour mieux dire.
ACA5TE
n ne l'est pas pour vous , cela vous doit suffire : Jamais il ne vous peut avoir causé d'ennui : Vous en prenez un autre assurément pour lui. S il a quelques douceurs, elles sont pour les belles, Et pour nous les soucis et les peines cruelles. Vous n'éprouvez jamais ni dédain m froideur : Quant à nous , c'est souvent le prix de notre ardeur. Trop de zèle nous nuit.
ClYMÈSE.
Et pourquoi donc, Acante, Ne modérez-vous pas cette ardeur violente ? Aimez- vous mieux souffrir contre mon propre gré , Que si , m'obéissant , vous étiez bien traité ? Je vous rendrois heureux.
ACANTE
Selon votre manière ; Du bonlicur d'un ami, d'un parent ou d'un frère : Que sais-je? de chacun : car vous savez qu'on peut Faire ainsi des heureux autant que l'on en veut.
CLYMÈSE.
îion, non, j'aurois pour vous beaucoup plus de tendresse. Vous verriez à quel point Clymène s'intéresse Pour tout ce qui vous touche.
Et pour moi-même aussi ?
Quelle distinction mettez-vous en ceci ?
lO.
Il4 CLYJIÈNE.
Très grande. Mais laissons à part la différence : Aussi-bien je craindrois de commettre une offense, Si i 'a vois entrepris de prouver contre vous Qu'autre chose est d'aimer nos qualités ou nous. Je vous dirai pourtant que mon amour extrême A pour premier objet votre personne même : Tout m'en semble charmant ; elle est telle qu'il faut : Mais pour vos qualités , j'y trouve du défaut.
Dites-nous quel il est, afin qu'on s'en corrige.
A C AN TE
■Vous n'aimez point l'Amoiu- ; vous le haïssez , dis-je ; Ce dieu près de votre ame a perdu tout crédit.
Je ne hais point l'Amour, je vous l'ai déjîi dit :
Je le crains seiUement , et serois plus contente
Si vous vouliez changer votre ardeur véhémente ,
En faire une amitié , quelque chose entre deux ;
IJn peu plus que ce n'est quand un cœur est sans feux j
Pleins aussi que l'état où le vôtre se treuve.
ACANTE
Tout de bon , voulez- vous que j'en fasse l'épreuve ? Que demain j'aime moins, et moins le jour d'après, Diminuant toujours , encor que vos attraits Augmentent en pouvoir? Le voulez-vous, madame ?
CLYMÈNE
Oni , puisque je l'ai dit.
ACANTE
L'avez- vous dit dans l'ame?
CLÏMÈNE.
Il .tant bien.
COMÉDIE. n5
A CAS TE
Songez-y; voyez si votre esprit Pourra voir ce dt'chet sans un secret de'pit. Peu de femmes feroient des vœirx pareils aux vôtres.
CLYMÈNE
Acante , je suis femme aussi-bien que les autres ; Mais je connois l'Aînour, c'est assez : j'ai raison D en combattre en mon cœur l'agréable poison. Voulez- vous procurer tant de mal à Clymène ? Vous l'aimez , dites-vous , et vous cherchez sa peine. K'allez point m'alléguer que c'est plaisir pour nous. Loin , bien loin tels plaisirs ; le repos est plus doux : Mon cœur s'en défendra ; je vous permets de croire Que je remporterai malgré moi la victoire.
Voilà du pathétique assez pour le présent : Sur le même sujet donnez-nous du plaisant,
MELPOMJiSE.
Qui ferons-nous parler?
APOLLON
Acante et sa maîtresse.
Sire , il faudroit avoir pour cela plus d'adresse. Rendre Acante plaisant I C'est un trop grand dessein.
APOLLON
Il est fou ; c'est déjà la moitié du chemin.
THALIE
Mais il l'est dans l'excès.
APOLLON
Tant mieux ; j'en suis fort aisf , Nous le demandons tel : je ne vois rien qui plaise ;
ii6 CLYMÈNE.
En matière d'amour, comme les gens outre's. Mille exemples pourroient vous eu être montrés.
MELP0MÈ5E.
Nous obéissons donc. Tu te souviens , Tlialie , D'un matin où Clymène , en son lit endormie. Fut, au bruit d'un soupir, éveillée en sui'saut, Et se mit contre Acante en colère aussitôt , Sans le voir; croyant même avoir fermé la porte. Mais qui pou voit , que lui , soupirer de la sorte? ■Vraiment vous l'entendez , avecque vos hélas , Dit la belle ; apprenez à soupirer plus bas. Il eut beau s'excuser sur l'ardeur de son zèle, L'ne forge feroit moins de bruit , reprit-elle , Que votre cœur n'en fait : ce sont tous ses plaisirs. Si je tourne le pied , matière de soupirs. Je ne vous vois jamais qu'en un chagrin extrême : C'est bien pour m'obliger à vous aimer de même !
ACANTE
Je ce le prétends pas.
CLYMÈNE
Séyez-vous siu" ce ht.
ACANTE
Moi?
CLYMÈNE
"Vous , sans répliquer.
ACANTE
Souffrez
CLYMÈNE
C est assez dit.
Là ; je vous veux voir Ih.
ACANTE
Madame
Là , vous dis-je.
Voyez qu'il a de mal ! Sa maîtresse l'oblige A s'asseoir sur un lit , quelle peine pour lui ! Savez-vous ce que c'est? je veux rire aujourd'hui. Point de discours plaintifs : bannissez , je vous prie , Ces soupirs à la voix du sommeil cnnerme ; Ttmoignez, s'il se peut, votre amour autrement. Mais que veut cette main, qui s'en vient brusquement?
C'est pom- vous obéir, et témoigner mon zèle.
C L Y 51 È îi E.
L'obéissance en est un peu trop ponctuelle;
>'ous vous en dispensons; Acante, soyez coi.
Si bien donc que votre ame est tout en feu povu' moi?
Tout en feu.
C1YMÈ5E.
Tous n'avez ni cesse ni relâclie?
Aucune.
Toujours pleurs, soupirs comme à la tùcLc ?
ACASTE
Toujours soupirs et pleurs.
Jeu veux avoir pitié. Allez , je vous promets —
Et quoi ?
/ CITMÈSE.
De l'iunitie'.
118 CLYME5E.
Ail ! madame , faut-il railler d'un misérable ?
CLTMÈNE.
Vous reprenez toujours votre ton lamentable; Oui , je ■vous veux aimer d'amitié malgré vous ; Mais si sensiblement, que je n'aie , entre nous , De là jusqu'à l'amour rien qu'un seul pas à faire.
Et quand le ferez- vous ce pas si nécessaire?
Jamais.
ACANTE
Reprenez donc l'offre de votre cœur.
ClYMÈNE.
Vous en aurez regret ; il a de la douceur.
Vous feriez beaucoup mieux d'e'prouver ses largesses.
Je baise mes amis , je leur fais cent caresses :
A l'égai'd des amants , tout leur est refusé.
ACANTE
Je ne veux point du tout , madame , être baisé. Vous riez ?
CLYMÈNE
Le moyen de s'empêcher de rire !
On veut baiser Acante ; Acante se retire.
ACANTE
Et le pourriez-vous voir traiter de son amour
Pour un simple baiser, souvent froid, toujours court .
On redouble en ce cas.
ACANTE
Oui, d'autres que Clymènc.
£"prouvez-Ie.
De quoi vous mettez-vous en pelue ?
Moi ? de rien.
Cependant je vois qu'en votre esprit Le refus de vos dons jette un secret de'pit.
CLYMÈNE
n est vrai , ce refus n'est pas fort à ma gloire. Dédaigner mes baisers ! cela se peut-il croire? Acante , je le vois , n'est pas fin à demi : Il devoit aujourd'hui promettre d'être ami ; Demain il eût repris son premier personnage.
ACANTE
Et Clymène auroit pu soufirir ce badinage ? Un baiser n'amoit pas irrite' ses esprits ?
au importe ? L'on s'appaise , et c'est autant de pris. ■N'eus eu pourriez déjà compter une douzaine.
Madame , c'en est trop : à quoi bon tant de peine ? Pom' douze d'amitié donnez-m'en un d'amour.
CLYMÈNE
C'est perdre doublement ; je le rendrois trop court.
Mais, madame, voyons.
CLYMÈNE
Mais, Acante, vous dis-je, L'amitié seulement à ces faveurs m'oblice.
AC ANTE
Eli bien ! Je consens d'être ami pour un moment.
Cl Y M ÈXE.
Sous la peau de 1 ami , je craiudrois que l'amant iVe demeurât caclië pendant tout le mystère. L'heure sonne, il est tard; n'avez-vous point affaire?
]Non ; et quand j'en aurois , ces moments sont trop doux.
CL Y MÈNE
Je me veux habiller ; adieu , retirez-vous.
APOLLON
Vous finissez bientôt !