CALLIOPE
Je vais, puisqu'il vous plaît, hasarder queltjue stauce. Si je débute mal, imposez-moi silence.
APPLLOS.
Calliope manquer !
CAILIOPE.
Pourquoi non ? Très souvent.
T. ode est close pénible , et surtout dans le grand.
Toi, qui soumets les dieux aux passions des honmies, Amom, souffriras-tu qu'en ce siècle où nous sommes Cl jmène montre im coeur insensible à tes coups ? Cette belle derroit donner d'autres exemples : Tu devrois l'obliger , poiu l'honneur de tes temples , D'aimer ainsi que nous, TJ n A N I E.
Les Muses n'aiment pas.
CALIIOPE.
Et qui les en soupçonne ?
Ce sous , n'est pas pour nous ; je p.ale en la personne Du sexe en général , des dévotes u amour.
APOILOS.
Calliope a raison; qu'elle acbf' f i son tour.
CAILIOPE.
J'en demeurerai là, si vous l'agre'ez, sire. On m'a fait oublier ce que je voulois dii'e.
APOLLON
A vous donc, Polyroiàe; entrez en lice aussL
POLYM5IE,
Sur quel ton ?
A POLIO s.
Je vois bien que sur ce dernier-ci
L'on ne réussit pas toujours comme on soutaite. Calliope a bien fait d'user d'une défaite ; Cette interruption est venue à propos : C'est pourquoi choisissez des tons un peu moins liauts. Horace en a de tous ; voyez ceux qui vous duiseut : J'aime fort les auteurs qui siu- lui se conduisent : .Yoili les gens qu'il faut à présent imiter.
C'est bien dit , si cela pouvoit s'exécuter : Mais avons-nous l'esprit qu'autrefois à cet homme Kous savions inspirer sur le déclin de Rome ? Tout est trop fort déchu dans le sacré vallon.
J'en conviens, jusque même au métier d'Apollon :
Il n'est rien qui n'empire, hommes, dieux; mais que fiiire?
Irons-nous pour cela nous cacher et nous taire ?
Je ne regarde pas ce que j étois jadis ,
Mais ce que je serai quelque jour, si je vis.
Nous vieillissons enfin , tout autant que nous sommes
De dieux nés de la fable, et forgés par les hommes.
Je prévois par mon art im temps où l'univers
Ne se soucîra plus ni d'auteurs, ni de vers,
Où vos divinités périront , et la mienne.
Jouons de notre reste avant que ce temps vienne.
C'est à vous, Polymnie , à nous entretenir,
Je songeois aux moyens qu il me faudroit tenir : A peine en rencontré-je un seid qui me contente. Ceci vous plairoit-il? Je fais parler Acante.
Qu'une belle est heureuse, et que de doux moments, Quand elle eu sait user, accompagnent sa vie !
D'un côté le miroir, de l'autre les amants , Tout la loue ; est-il rien de si digue d'envie ?
La louange est beaucoup, l'amour est plus eucor : Quel plaisir de compter les coeurs dont on dispose ! L'un meurt, l'autre soupùe, et l'autre en son transport Languit et se consume ; est-il plus douce chose ?
Cljniène , usez-en bien : vous n'aurez pas toujours Ce qui ^ ous rend si fière et si fort redoutée ; Caron vous passera san'? passer les Amours ; Devant ce temps-là même ils vous auront quittée.
Vous vi^^•ez plus long-temps encor que vos attraits : Je ne vous réponds pas alors d'être fidèle : Mes désirs languiront aussi-bien que vos traits ; L'amant se sent déchoii' aussi-bien que la belle.
Quand voulez- vous aimer que dans votre printemps? Gardez-vous bien, sur-tout, de remettre à l'automne : L'iiiver vient aussitôt ; rien n'arrête le temps : Clymène , hâtez- vous j car U n'attend personne.
Sire , je m'en tiens là , bien ou mal il suffit : La morale d'Horace, et non pas son esprit, Se peut voir en ces vers.
APOLLON
Érato , que veut dire Que vous , qui d'ordinaire aimez si fort à rire , Demeurez taciturne , et laissez tout passer ?
Je revois, puisqu'il faut, sire, le confesser.
APOLLON
Sur quoi ?
Sur le débat qui s'est ému naguère.
Savoir si vous aimez ?
ÉR ATO.
Autrefois j'étois fière Quand on disoit que non ; qu'on me vienne aujourd'liui Demander, Aimez-vous? Je répondrai que oui.
APOLLON
Pourquoi ?
Poiu: e'viter le nom de précieuse.
APOLLON
Si cette qualité vous paroît odieuse,
Du vœu de cbasteté l'on vous dispensera.
Gboisissez uxi galant
ÉRATO.
Kon pas , sire , cela.
Je veux un peu d'iiymen pour colorer l'affaire.
APOLLON
Un peu d hymen est bon.
ÉRATO.
J'en veux, et n'en vcut guère.
APOLLON
Vous vous marinez donc, ainsi qu'au temps jadis Oriane épousa mouseigneur Amadis?
Oui , sire,
APOLLON. ■ '
La méthode, en effet, en est bonne.
128 , CLYMÈNE
Mais encore avec qui ? car je ne vois personne Qui veuille dans l'Olympe à l'hymen s'arrêter : Les Sylvains ne sont pas des gens pour vous tenter.
ÉRATO.
Je prendrois un auteur.
APOLLON
Un auteur ? vous , déesse ?
Aux auteurs Êrato pourroit mettre la presse ? Ce n'est pas votre fait , pour plus d'une raison. Rarement un auteur demeure à la maison.
ÉRATO.
C'est justement cela qui m'en plaît davantage.
APOLLON
Nous nous entretiendrons de votre mariage
A fonds une autie fois. Cependant chantez-nous,
Non pas du se'rieux , du tendre , ni du doux ;
Mais de ce qu'en fiançois on nomme bagatelle;
Un jeu dont je voudrois Voiture pour modèle.
11 excelle en cet art : maître Clément et lui
S'y prenoient beaucoup mieux que nos gens d'aujourd'hui.
Sire, j'en ai perdu, peu s'en faut, l'habitude; Et ce genre est pour moi maintenant une étude. Il y faut plus de temps que le monde ue croit. Agréez, en la place , un dizain.
APOLLON
Dizain soit.
ÉRATO.
Mais n'est-ce point assez célébrer notre belle ? Quand j'axu-ai dit les jeux, les ris, et la séquelle, Les grâces, les amours j voilà fait à peu près.
Vous pourrez dire encor les charmes , les attraits , Les appas.
ÉRATO.
Et piiis quoi ?
ArOLLO:!!.
Cent et cent mille cLoses.
Je ne vous ai compte' ni les lys ni les roses : On n'a quà retourner seulemert ces mots-là.
ÉRAXO.
La satire en fournit bien d'autres que cela : Vomi un Uait de louange , il en est cent de blùmé.
EL biea, blâmez Clymène, à qui d'aucune flamme On ne peut désonnais inspirer le désir.
Ce sujet est traité ; l'on vient de s'en saisir ; Il a servi de thèse à ma sœur Polymuie;
APOLLOS
Cela ne vous fait rien , la chose est infinie; Toujours notre cabale y trouve à regrater.
ÉRATO.
Sire , puisqu'il vous plaît , je m'en vais le tenter. Ma sœur excusera si j'enchéris sur elle.
Voilà bien des façons pour une bagatelle,
ÉRATO.
C'cit qu'elle est de commande.
Et que coûte im dizain ?
ÉRATO.
Tout coûte : il faut pourtant que je me mette en train.
i3o CLYaiÈNE.
Clymène a tort : je suis d'avis qu'elle aime
IN'otre vassal , dès demain au plus tard ,
Dès aujourd'hui , dès ce momcnt-L-i nicme :
Le temps d'aimer u'a si petite part
Qui ne soit chère , et surtout quand on trcuve
t"n bon amant , un amant à l'épreuve
Je sais qu'il est des amants à foison ;
Tout en founnille; on n'en samoit que faire;
Mais cent méchants n'en valent pas un bon ;
Et ce bon-là ne se rencontre guère.
U ne nous reste plus qu'Uranie , et c'est fait. Mais quand j'y pense bien, je trouve qu'eu effet Tant de louange ennuie , et surtout quand ou loue Toujours le. même c.bjet : enfin je vous avoue Que pour peu que durât l'éloge encor de temps, Yous me veniez bâiller. Comment peuvent les gens Entendre, sans dormir, une oraison funèbre? Il n'est panégyriste au monde si célèbre , Qui ne soit un Morplie'e à tous ses auditeurs. Uranie, il vous faut reployer vos douceurs : Aussi-bien qui pourroit mieux parler de Clymèuc Que l'amoureux Acante ? Allons vers l'Hippocrèue; Nous l'y rencontrerons encore assurément : Ce nous sera sans doute un divertissement. La solitude est giaiide autour de ces ombrages. Que vous scmljle? On croiroit, au nombre des ouvrages Et des compositeurs, (car chacun fait des vers) Qu'il nous faudroit chercher un mont dans l'univers, Non pas double , mais triple, et de plus d étendue Que l'Atlas : cependant ma cour est morfondue ; Je ne rencontre ici que deux ou trois mortels.
COMÉDIE.' i3i
Encor très peu dévots à nos sacrés autels. Cherchez-en la raison dans les cieux, Uranie.
Sire, il n'est pas besoin ; et sans l'astrologie Je TOUS dirai d'où vient ce peu d adorateurs. D est vrai que jamais on n'a vu tant d'auteui-s : Chacun forge des vers ; mais pour la poésie , Cette princesse est morte, aucun ne s'en soucie. Avec un peu de rime , on va vous fabriquer Cent versificateuis en un jour, sans manquer. Ce langage divin , ces charmantes figures Qui touchoient autrefois les fîmes les plus dures , Et par qui les rochers et les bois attirés TressaiUoient à des traits de l'Olympe admirés , Cela, dis-je, n'est plus maintenant eu usage. On vous me'prise , et nous , et ce divin langage. Qu'est-ce, dit-on? Des vers. Suffit; le peuple y court. Pourquoi venir chercher ces traits en notre cour? Sans cela l'on parvient à l'estime des hommes.
APOLLON
Vous en parlez très bien. Mais, qu'entends-je? Noussommes Auprès de l'Hipporrène : Acaiite assurément S'entretient avec elle ; écoutons un moment. C'est lui , j'entends sa voix.
ACASTE
Zépliyrs, de fpii l'haîcicr Portoit à ces échos mes soupirs et ma peine, Je vieus de vous conter son succès glorieux ; Port'-z-en quelque chose aux oreilles des dieux. Et toi, mon bienfaiteur, An.cur, par quelle offrande Pourrai-je reconnoître une faveur si grande ? Je te dois des plaisirs compagnons dea autels ,
i32 CLYMÈ^'E.
Des plaisirs trop exquis pour de simples mortels. O vous qui visitez quelquefois cet ombrage,
Nourrissons des neuf sœurs
Sans doute il n'est pas sage :
Sachons ce qu'il veut dire. Acante ?
A C A s T E , parlant seul.
Adorez-moî ; Car , si je ne suis dieu , tout au moins je suis roi.
Acante ?
CLIO
D'aujourd hui pensez- vous qu'il réponde? Quand une rêverie agréable et profonde Occupe son esprit , on a beau lui parler.
ÉRATO.
Quand je m'enrliumerois à force d'ajjpcler: Si fam-il qu'il entende. Acante ?
Qui m'appelle ?
ÉRATO.
C'est votre bonne amie Érato.
ACABTE.
Que veut-elle ?
ÉRATO
Vous le saurez ; venez.
ACANTE
Dieux I je vois Apollon.
Sire , pardonnez-moi ; dans le sacre vallon Je ne vous croyois pas.
APOLLON
Levez-vous , et nous dites
COMÉDIE. i33
Quelles sont ces faveurs , soit grandes ou petites , Dont le fils de Ve'uus a payé vos tourments.
A CASTE
Sire , pour obéir à vos commandements , Hier au soir je trouvai l'Amour près du Parnasse : ïe pense qu'il suivoit quelque nymphe à la trace. D'aussi loin qu'il me vit : Acante, approchez- vous , Cria-t-il. J'obéis. Il me dit d'un ton doux : Vos vers ont fait valoir mon nom et ma puissance ; Vous ne chantez que moi : je veux pour récompense , Dès demain, sans manquer, obtenir du destin Qu'il vous fasse trouver Clymène le matin Dans son lit endormie , ayant la gorge nue , Et certaine beauté que depuis peu j'ai vue , Sans dire quelle elle est; U suffit que l'endroit M'a fort plu : vous verrez si c'est à juste droit : Vous êtes connoisseur. Au reste , en habile homme Useï de la faveur que vous fera le somme. C'est à vous de baiser ou la bouche, ou le sein, Ou cette autre beauté : même j'ai fait dessein D'en parler à Morphée, afin qu'il vous procure Assez de temps pour mettre à profit l'aventure. Vous ne pourrez baiser qu'iui des trois seulement; iOu le sein, ou la bouche, ou cet endroit charmant.
ÉRATO.
Ke nous le nommez pas , afin que je devine.
ACASTE
iJe vous le donne en deux.
tnKTO.
C'est — c'est , je m'imagine —
ACANTE
Quoi?
la FomalBC. Théâtre. IS
i3'j CLYMÈ>"E.
Le bras entier ?
Non.
ÉRATO.
Le pied ?
Vous l'avez dit.
Je l'ai vu, dit l' Amour; il est sans contredit Plus blanc de la moitié que le plus blanc ivoire. Clymène s éveillant, comme vous pouvez croire. Voudra vous ténîoigner d'abord quelque courroux : Mais je serai présent, et rabattrai les coups; Le sort et moi rendrons mouton votre tigresse. Amour n'a pas manqué de tenir sa promesse : Ce matin j'ai trouvé Clymène dans le lit. Sire, jusqu'à demain je n'aurois pas décrit Ses diverses beautés. Une couleur de roses , Par le somme appliquée, avolt, entre autres choses, Rehaussé de son leint la naïve blancheur. Ses lis ne laissoient pas d avoir de la fraîcheur. Elle avoit le sein nu : je n'ai point de parole, Quoique dès ma jeunesse instruit dans cette école , Pour \ ous bien exprinicr un double mont d'attraits. Quand j'aurcis là-dessus épuisé tous les traits , Et l'ait pour cette gorge une blancheur nouvelle, Encor n auriez-vovis pas ce qiii îa rend si belle ; La descente, le tour, et le reste d?s lieux Qui pour lors m'ont fait roi (j'entends roi par les yeux, Cai- mes mains u ont point tu de part à cette joie. ) Le sort à mes regards a mis encore en proie Les merveilles d'un pied, sans mentir, l'ait au toiu-.
Figurez- vous le pied de la mère d'Amour,
Lorscju'allant des Tritons attirer les œillades ,
Il dispute du prix avec ceux des Naïades.
Vous pouvez l'avoir vu ; Mars peut vous l'avoir dit :
Quant à moi , j'ai vu , sire , au pied dont il s'agit ,
Du marbre , de l'albâtre , une plante vermeille :
Thétis l'a , que je pense , ou doit l'avoir pareille.
Quoi qu'il en soit, ce pied, hors des draps échappe,
M'a tenu fort long-temps à le voir occupé.
Potu" en venir au point où j ai poussé 1 affaire :
Quel des trois, ai-je dit, faut-il que je préfère?
J'ai, si je m'en souviens, un baiser à cueillir,
Et par !)on}ieur pour moi je ne saurois faillir.
Cette bouclie ni appelle à son baleine d'ambre.
Cupidon là-dessus est entré dans la cLaml.re ;
Je ne sais pas comment , car j 'a vois fermé tout.
J'ai parcouru le !>ein de l'un à l'autre bout.
Ceci me tente encore , ai-je dit en moi-même ;
Et quand je scrois prince , et prince à diadème .
Une telle faveur nie rendroit fortuné.
Par caprice à la fin m'étant déterminé,
J'ai réservé ces deux pour la première vue.
Le pied, par sa beauté qui m'étoit inconnue.
M'a fait aller à lui. Peut-être ce baiser
M'a paru moins commun , pai-tant plus à priser ;
Peut-cire par respect j'ai rendu cet l!omma;^e ;
Peut-être aussi j'ai cru que le même avantage
Ke re\ iendroit jamais , et qu on ne Laise pas
Un beau pied quand on veut , trop bien d'autres appas
La rencontre apri-s tout me scmbloit fort heureuse :
Même à mon sens la cliosc étoit plas amoureuse :
De dire plus friponne, et d'aller jusque là,
i36 CLYMÈNE.
Je n'ai garde, c'est trop : j'ai, sire, pour cela
Trop de respect pour vous , ainsi que pour Clymène.
Elle s'est éveillée avec assez de peine ;
Et m'ayant entrevu, la belle et ses appas
Se sont au même instant cachés au fond des draps.
La honte l'a rendue un peu de temps muette ;
Enfin , sans se tourner, ni quitter la cachette ,
D'uu ton fort sérieux et marquant son dépit :
Je vous croyois dIus sage, /.caute, a-t-elle dit;
Cela ne nie plait point ; soriez, et tout-à-llieure.
Amour, ai-je repris, me dit que je demeure;
Le voilà ; qui croirai-je ? accordez- vous tous deux.
Qui, l'Amour ? Pensez-vous, avec vos ris, vos jeux,
Vos amours , m'amuser ? a reparti Clymène.
Tout doux, a dit l'Amour. Aussitôt l'inhumaine,
Oyant la vois du dieu, s'est tom-ne'e, et changeant
De no;e , prenant même un air tout engageant ,
Clymène , a-t-elle dit, tu n"es pas la plus forte ;
C'est à toi de fermer une autre fois la porte.
Les voilà deux ; encore un dieu s'^n mêle-t-il.
Afin qu' Acante sorte , eh bien , que lui faut-U. ?
Qu'il dise les faveurs dont il se juge digne.
J'ai regardé l'Amour; du doigt il m'a fait signe.
Je n'ai pas entendu d'abord ce qu'il vouloit ;
Mais, me montrant les traits qu'une bouche étaloit,
11 m'a fait à la fin juger par ce langage
Qu'im baiser me viendroit si j'avois du courage.
Or, je n'en eus jamais en qualité d'amant.
Amour m'a dit tout bas : Baisez-la hardiment ;
Je lui tiendrai les mains ; vous n'aurez point d obstacle.
Je me suis avancé : le reste est un miracle.
Amour en fait ainsi ; ce sont coups de sa main.
COMÉDIE. ï37
Comment ?
ACANTE
Clymène a fait la moitié du chemin.