ACTE I, SCENE III
Et moy, qui n'aspirois qu'à cette seule gloire, De ses autres bienfaits j'ay perdu la mémoire. Toutefois que sert-il de me justifier?
Bajazet, il est vray, m'a tout fait oublier : Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère, Il m'a plu, sans peut-estre aspirer à me plaire; Femmes, gardes, visir, pour luy j'ay tout séduit. En un mot, vous voyez jusqu'où je l'ay conduit. Grâces à mon amour, je me suis bien servie Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans : Il ne faut plus qu'un pas; mais c'est où je l'attens. Malgré tout mon amour, si dans cette journée Il ne m'attache à luy par un juste hymenée ; S'il ose m'alleguer une odieuse loy ; Quand je fais tout pour luy, s'il ne fait tout pour moy. Dés le même moment, sans songer si je l'aime. Sans consulter enfin si je me perds moy-même. J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer Dans Testât malheureux d'où je l'ay sçû tirer.
Voila surquoy je veux que Bajazet prononce.
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
Je ne vous presse point de vouloir aujourd'huy Me prester vostre voix pour m'expliquera luy : Je veux que devant moy sa bouche et son visage Me découvrent son cœur, sans me laisser d'ombrage; Que luy-même, en secret amené dans ces lieux. Sans estre préparé se présente à mes yeux.
Adieu. Vous sçaurez tout après cette entreveuê.
i68 BAJAZET