‹ ThéâtreChapitre 136 sur 213 · ACTE IV, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE V

Zatime.

Elle n'a point parlé. Toujours évanouie, Madame, elle ne marque aucun reste de vie Que par de longs soupirs et des gemissemens.

Qu'il semble que son cœur va suivre à tous momens. Vos femmes, dont le soin à Tenvi la soulage, Ont découvert soa sein pour leur donner passage, Moy-même, avec ardeur secondant ce dessein, J'ay trouvé ce billet enfermé dans son sein.

Du prince vostre amant j'ay reconnu la lettre. Et j*ay crû qu'en vos mains je devois le remettre.

ROXANE

Donne. Pourquoy frémir? et quel trouble soudain Me glace à cet objet, et fait trembler ma main? Il peut l'avoir écrit sans m'avoir offensée.

Il peut même... Lisons, et voyons sa pensée,

Ni la mort, ni vous-même,

Ne me ferez jamais prononcer que je l'aime,

Puis que jamais je n'aimeray que vous.

Ah ! de la trahison me voilà donc instruite ! Je reconnoy l' appas dont ils m'avoient séduite. Ainsi donc mon amour estoit recompensé.

Lâche, indigne du jour que je t'avois laissé? Ah! je respire enfin, et ma joye est extrême Que le traistre une fois se soit trahi luy-même. Libre des soins cruels où j'allois m'en gager. Ma tranquille fureur n'a plus qu'à se venger. Qu'il meure. Vengeons-nous. Courez. Qu'on le saisisse. Que la main des muets s'arme pour son supplice; Qu'ils viennent préparer ces nœuds infortunez Par qui de ses pareils les jours sont terminez. Cours, Zatime, sois prompte à servir ma colère.

Racine, II. 27

sio BAJAZET

Zatime.

Ah! Madame!

ROXANE

Quoy donc?

Zatime.

Si, sans trop vous déplaire, Dans les justes transports, Madame, où je vous vois, J'osois vous faire entendre une timide voix... Bajazet, il est vray, trop indigne de vivre.

Aux mains de ces cruels mérite qu'on le livre ; Mais, tout ingrat qu'il est, croyez-vous aujourd'huy Qu'Amurat ne soit pas plus à craindre que luy? Et qui sçait si déjà quelque bouche infîdelle Ne Ta point averti de vostre amour nouvelle?

Des cœurs comme le sien, vous le sçavez assez. Ne se regagnent plus quand ils sont offensez. Et la plus prompte mort, dans ce moment severe, Devient de leur amour la marque la plus chère.

RoXANE.

Avec quelle insolence et quelle cruauté Ils se joûoient tous deux de ma crédulité!

Quel panchant, quel plaisir je sentois à les croire! Tu ne remportois pas une grande victoire, .

Perfide, en abusant ce cœur préoccupé, Qui luy-même craignoit de se voir détrompé.

Moy, qui de ce haut rang qui me rendoit si fiere Dans le sein du malheur t'ay cherché la première, Pour attacher des jours tranquilles, fortunez. Aux périls dont tes jours estoient environnez, Après tant de bonté, de soin, d'ardeurs extrêmes. Tu ne sçaurois jamais prononcer que tu m'aimes! Mais dans quel souvenir me laissay-je égarer!

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