ACTE IV, SCENE V
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!
L'ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il conter les jours de mon absence?
Ces jours, si longs pourmoy,luy sembleront trop courts.
Titus.
Je n'auray pas. Madame, à conter tant de jours. J'espefe que bien-tost la triste Renommée Vous fera confesser que vous estiez aimée.
Vous verrez que Titus n'a pu sans expirer...
Ah! Seigneur! s'il est vrai, pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hjmenée : Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoj m'enviez-vous l'air que vous respirez?
Titus.
Helas! vous pouvez tout, Madame. Demeurez:
Je n'y résiste point. Mais je sens ma foiblesse : Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse. Et sans cesse veiller à retenir mes pas.
Que vers vous à toute heure entraisnent vos appas. Que dis-je? en ce moment mon cœur, hors de luj-même. S'oublie et se souvient seulement qu'il vous aime.
Bérénice.
Hé bien. Seigneur, hé bien, qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains prests à se soulever?
Titus.
Et qui sçait de quel œil ils prendront cette injure? S'ils parlent, si les cris succèdent au murmure, Faudra-t-il par le sang justifier mon choix?
S'ils se taisent, Madame, et me vendent leurs lois, A quoy m* exposez-vous? Par quelle complaisance Faudra-t-il quelque jour payer leur patience? Que n'oseront-ils point alors me demander?
Maintiendray-je des lois que je ne puis garder?
Bérénice.
Vous ne contez pour rien les pleurs de Bérénice.
Je les conte pour rien ! Ah ! Ciel ! quelle injustice I
Bérénice.
Quoy! pour d'injustes lois que vous pouvez changer. En d'éternels chagrins vous-même vous plonger? Rome a ses droits. Seigneur ; n'avez-vous pas les vôtres ? Ses interests sont-ils plus sacrez que les nostres? Dites, parlez.
Titus.
Helas! Que vous me déchirez!
Bérénice.
Vous estes empereur, Seigneur, et vous pleurez !
Titus.
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire. Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptay l'empire, Rome me fit jurer de maintenir ses droits :
Il les faut maintenir. Déjà plus d'une fois Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance. Vous les verriez toujours à ses ordres soumis: L'un, jaloux de sa foy, va chez les ennemis Chercher avec la mort la peine toute preste; D'un fils victorieux l'autre proscrit la teste; L'autre avec des yeux secs et presque indifferens Voit mourir ses deux fils par son ordre expirans.