ACTE I, SCENE IV ij
De ce juste devoir sa pieté contente
A fait place, Seigneur, au soin de son amante,
Et même en ce moment, sans qu*il m'en ait parlé,
Il est dans le sénat par son ordre assemblé.
Là, de la Palestine il étend la frontière.
Il y joint l'Arabie et la Syrie entière,
Et, si de ses amis j'en dois croire la voix,
Si j'en crois ses sermens redoublez mille fois.
Il va sur tant d'Estats couronner Bérénice,
Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice.
Il m'en viendra lujr-même assurer en ce lieu.
Antiochus.
£t je viens donc vous dire un éternel adieu.
Bérénice.
Que dites-vous? Ah! Ciel! quel adieu! quel langage! Prince, vous vous troublez et changez de visage!
Madame, il faut partir.
Bérénice.
Quoy ! ne puis-je savoir Quel sujet...
Antiochus.
Il falloit partir sans la revoir.
Bérénice.
Que craignez-vous? Parlez, c'est troplong-tempsse taire. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?
Antiochus.
Au moins, souvenez-vous que je cède à vos lois, Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance, . Il vous souvient des lieux où vous pristes naiss^ince, Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux
Racine. II. 3
i8 BERENICE
Receut le premier trait qui partit de vos yeux : J'aimay. J'obtins l'aveu d* Agrippa vostre frère; Il vous parla pour moy. Peut-estre sans colère Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut; Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plût. Il parut devant vous dans tout l'éclat d'un homme Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome. La Judée en pâlit ; le triste Antiochus Se conta le premier au nombre des vaincus. Bientost, de mon malheur interprète severe, Vostre bouche à la mienne ordonna de se taire. Je disputay long-temps, je fis parler mes yeux; Mes pleurs et mes soupirs vous suivoient en tous lieux. Enfin vostre rigueur emporta la balance.
Vous sceustes m'imposer l'exil ou le silence. Il falut le promettre, et même le jurer.
Mais, puis qu'en ce moment j'ose me déclarer. Lors que vous m'arrachiez cette injuste promesse. Mon cœur faisoit serment de vous aimer sans cesse.
Bérénice.
Ah! que me dites-vous?
Antiochus.
Je me suis tû cinq ans.
Madame, et vais encor me taire plus long-temps. De mon heureux rival j'accompagnay les armes, J'esperay de verser mon sang après mes larmes. Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits. Mon nom pourroit parler au défaut de ma voix. Le Ciel sembla promettre une fin à ma peine.
Vous pleurastes ma mort, helas ! trop peu certaine. Inutiles périls! Quelle estoit mon erreur!
La valeur de Titus surpassoit ma fureur.