‹ ThéâtreChapitre 10 sur 213 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde.

Quoiqu'attendu, Madame, à l'empire du monde.

Chéri de l'univers, enfin aimé de vous, Il sembloit à luy seul appeller tous les coups, Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne sembloit que le suivre.

Je voy que vostre cœur m'applaudit en secret. Je voy que l'on m'écoute avec moins de regret. Et que, trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste.

Enfin, après un siège aussi cruel que lent, Il domta les mutins, reste pâle et sanglant Des fiâmes, de la faim, des fureurs intestines^ Et laissa leurs remparts cachez sous leurs ruines. Rome vous vit, Madame, arriver avec luy.

Dans rOrient désert quel devint mon ennui !

Je demeuray long-temps errant dans Cesarée, Lieux charmans où mon cœur vous avoit adorée. Je vous redemandois à vos tristes Estats; Je cherchois en pleurant les traces de vos pas; Mais enfin, succombant à ma mélancolie, Mon desespoir tourna mes pas vers l'Italie.

Le sort m'y reservoit le dernier de ses coups : Titus en m'embrassant m'amena devant vous.

Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre, Et mon amour devint le confident du vostre.

Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs: Rome, Vespasien, traversoient vos soupirs; Après tant de combats, Titus cedoit peut-estre. Vespasien est mort, et Titus est le maistre.

Que ne fuyois-je alors? J'ay voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours.

Mon sort est accompli. Vostre gloire s'appreste; Assez d'autres sans moy, témoins de ceste feste, A vos heureux'transports viendront joindre les leurs. Pour moy, qui ne pourrois y mesler que des pleurs, D*un inutile amour trop constante victime, Heureux, dans mes malheurs, d*en avoir pu sans crime Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.

Bérénice.

Seigneur, je n'ay pas crû que, dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée.

Il fust quelque mortel qui pût impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant.

Mais de mon amitié mon silence est un gage, J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage. Je n'en ay point troublé le cours injurieux ; Je fay plus : à regret je reçoy vos adieux.

Le Ciel sçait qu'au milieu des honneurs qu'il m'envoye Je n'attendois que vous pour témoin de ma joye. Avec tout l'univers j'honorois vos vertus.

Titus vous cherissoit, vous admiriez Titus.

Cent fois je me suis fait une douceur extrême D'entretenir Titus dans un autre luy-même.

Antiochus.

Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard, Ces cruels entretiens où je n'ay point de part. Je fuis Titus ; je fuis ce nom qui m'inquiète. Ce nom qu'à tous momens vostre bouche répète. Que vous diray-je enfin? je fuis des yeux distraits Qui, me voyant toujours, ne me voyoient jamais. Adieu; je vais, le cœur trop plein de vostre image. Attendre en vous aimant la mort pour mon partage.

Page 1