‹ ThéâtreChapitre 105 sur 238 · MAISON DE GUILBERT · texte numérisé non relu

MAISON DE GUILBERT

SOPIIÎE GUILBERT, MARIE BEAUMARCHAIS, DOxN BUENCO.

BUENCO.

Vous avez mal passé la nuit?

SOlilIE.

Je le lui avais bien })ré(lit hier au soir. Elle était d'une gaieté si folle, elle a lant parlé jusqu'à onze heures, (ju'elle s'est échauffée, n'a pu doimif, et aujourd'hui s.i respinition est très-diflicile; elle n'a fait rjue pleurer toute la matinée.

MARIE

Mon frère ne vient point, il y a deux jours qu'il devrait être arrivé.

SOPHIE

Un peu de patience, il viendra certainement.

MARIE, se levant.

Que je désire le voir, ce frère, mon juge, mon sauveur ! je me souviens à peine de lui.

SOPHIE

Je me le rappelle très-bien, moi. Lorsque mon père nous envoya ici, c'était un brave garçon de treize ans, plein de feu, ouvert et franc.

MARIE

Une noble et grande âme ! Vous avez lu ce qu'il m'écrivit lorsqu'il apprit mon infortune. Chaque mot de sa lettre est gravé dans mon cœur : « Si tu es coupable, m'écrit-il, n'espère « point de pardon; pour combler ton malheur, n'attends que « le mépris d'un frère et la malédiction paternelle. Si tu es in- (( nocente, obi alors, vengeance! vengeance terrible pour le « traître ! » Je tremble; il va venir. Je tremble, mais ce n'est pas pour moi : Dieu conn.iît mon innocence!... Mes amis, ij faut que vous.. . Je ne sais ce que je veux ! 0 Clavijo !

SOPHIE

Eh quoi! tu ne nous écoutes point! tu veux donc te tuer?

IMARIE.

Non- ma sœur, je serai plus tranquille... Je ne veux flus

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pleurer! Je crois d'ailleurs que je n'ai pins de larme-;,.. VA |)Oiirqnoi des hunits? Je ne regretle qn'nne cliose, c'est de vons lendre h vie si pénible; car, au fond, ponrcjuoi nie |)laiiidre? J'ai toujours été Irès-lieureuse tant que notre vieil ami a vécu. L'amour de Clavijo m'a lait passer des moments bien doux que le mien ne lui a peut-être pas rendus. Et maintenant... que reste- t-il de lout cela? Mais qu'importe mon sort? qu'importe que le cœur d'une jeinie fdie soit déchiré, qu'elle se consume de cliagt in, et que sa malheureuse jeunesse s'épuise dans ks larmes?

BUE.NCO.

Mademoiselle, je vous conjure...

MARIE

Cela lui est bien égal de ne plus m'aimer. Hélas! pourquoi ne suis-je ]j1us aimable? Mais un moin> il pourrait me pluindre! il pourrait plaindre une fdle infortunée à laquelle il s'est rendu si nécessaire, que sans lui désormais elle ne peut plus traîner qu'une vie triste et languissante. — Me phiindre! Je ne veux pas de \\ pitié de cet homme-là.

SOPHIE

Si je pouvais venir à bout de te le faire mépriser, l'indigne! rin(\ime!

MARIE

Non, ma sœur, il ne mérite pas le nom d'indigne , — et faut-il donc que je méprise celui que je h;iis? Oui, quelquefois je sens que je le puis haïr, ()uand l'esprit espagnol s'empare de moi. Dernièrement, (juand nous le rencontrâmes, sa vue nri'iii>pira le plus ardent amour; mais, de retour à la maison, quand je me rapj)elai toute sa conduite, quand je me souvins comme, en se promenant avec une femme pompeusement parée, il ne jetait sur moi qu'un regard froiil et Irauqiiill?; c'est alors que je devins Kspagnole dans le cœur, que je me travestis, que je ire saisis d'un poignard, que je préparai le poison. Cela vous étonne. Bu nco; tout cela ne s'est fait que dans mon esprit.

Jeuue insensée!

.\CTK I. Ido

IIAI-IE.

Mon imagination me conduisit près de lui: je le vis aux pieds di' s;i nouvelle anianle, ein|iressé à la séduiie par cet air aiinal)le et «^Mcieux (jui m'a perdue; ma main se leva

pour percer le cœur du traître! Ali! Bneiico! tout à

coup je redevins la Française douce et j;énéreuse, qii ne connaît ni j)liillre ni poignard pour se venger ! (Jue nous sommes à plaindre! Des chau-ons pour entretenir nos amants, des coups d'éventail pour les punir; et cpiand ils sont infidèles... Di>-nioi, ma sœur, que fait-on eu France quand les amints sont infidèles?

SOPHIE

MAFJE.

soruiE.

On les maudit.

El?...

On les quitte.

MARIE

On les quitte? Eh bieul pourquoi ne quitterais-je pas aussi Clavijo? Puisque c'est la mode en France, pourquoi serait-ce autrement en Espagne?... Pourquoi une Française, en Espagne, ne serait-elle pas Française? Ouittons-le et prenons-en un autre ; car voilà, ce me semble, comme Ton fait chez nous.

BUENCO.

Ce n'est pas à un attachement d'un jour ni à desyamouis romanesques qu'il a manqué; i! a violé une promesse solennelle! iMademoiselle, vous êtes offensée, cruellement offensée. Ah! je n'ai jamais plus vivement regrette de n'être qu'un simple bourgeois de Madrid, «pi'cn ce jour, oii je me vois trop faible et trop pauvre pour vous faire obtenir justice et vous venger de ce vil (ourtisan!

MARIE

Quand il n'était que Clavijo, qu'il n'était point encore archiviste du roi; lorsqu'il n'était que cet étranger nouvellement arrivé et reçu dans notre maison, qu'il était aimable! qu'il était bon! Toute son ambition, tous ses désirs ne jiaraissaient

156 CL\VIJO.

naître que de son amour! C'était pour moi qu'il désirait un nom, un étal, de la fortune... Il a tout obtenu, et moi...

(tuilbert entre.

GUILBERT, bas à sa femme.

Voici notre frère !

MARIE

Mon frère'... (Elle tombe sur un fauteuil près de s'évanouir.) OÙ

est-il? où rst-il? Amenez-le-moi ! conduisez moi à lui!

Beaumarchais entre.

BEADUÂRCHAIS.

Ma sœur! (U quitte Sophie, et s'élance vers Marie.) Chère sœur!

mes amis ! ma sœur !

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