ACTE I 2n
SaiiU-Micliel, il y aura trois ans. (^Ii;icun savait qucjiiuc détail à ce sujet. On se disiit à l'on il c qii'i's ii'ét;iicnt pas mariés; mais ne me trahissez pas. C élail un homme de distinction; il l'avait séduite; et tout le reste. Quand une jeune fille lait un semblable pas, elle a à s'en repentir toute Ïj vie.
ANKETTE, entrant.
Madame vous prie on g:àce d'aller tout de suite chez elle; elle ne veut que vous parler un moment, que vous voir.
LUCIE
Ainsi vêtue! cela n'est pas convenable.
LA MAITRESSE DE POSTE
Allez, allez toujours. Je vous donne ma parole qu'elle nf fait pas attention.
LUCIE
Petite, veux-tu m'accompagner?
AN NETTE
Avec grand plaisir.
MADAME SOMMER. Lucie, un mot. (La maîtresse de poste s'éloigne.) Ne va pîS
trahir notre secret; rien de notre état, de notre sort... prend* le ton du respect.
LUCIE
Laissez-moi faire. Mon père était un marchand , il a pas» en Amérique, il est mort. De là notre situation. Soyez tranquille, j*ai conté cette histoire assez souvent, (iiaui.) Ne voulez-vous pas, maman, vous reposer un peu? notre hôtesse aura bien la cx)mplaisance de vous donner une petite chambre avec un lit.
LA MAITRESSE DE POSTE
J'ai une jolie petite chambre qui donne sur le jardin : j'espère qu'elle conviendra à madame.
Lucie et Annelte sorteat.
MADAME SOMMER
Ma fille le prend un peu trop haut.
STELLA
LA MAITRESSE DE POSTE
C'est reflet de la jeunesse. Ces mouvements orgueilleux se calmeront bienlôt.
MADAME SOMMER
Tant pis.
LA MAITRESSE DE PO^TE
Venez, madame, venez, s'il vous plaît.
Elles sortent. — On entend un postilloo,
FERNANDO, en habit d'officier; DN DoMESTiQUB. LE DOMESTIQDE.
Faut-il atteler sur-le-champ et remballer vos aflaires?
FERNANDO
Je te dis de les entrer : ici donc... nous n'allons pas pins loin, entends-tu?
LE DOMESTIQUE
Pas plus loin? Vous disiez pourtant...?
FERNANDO
Je te dis de faire indiquer une chamljre et d'y porter mes paquets.
Le domestique sort.
FERNANDO, s'approchant de la fenêtre.
Je te revois donc encore, ô céle>le perspective! je te revois, théâtre de mon bonheur! Comme toute la maison paraît tranquille! pas une seule fenêtre ouverte' Dé>erte est la galerie où nous venions si souvent nous asseoir ensemble! Observe, Fernanilo, l'aspect de sa demeure; c'est celui d'un cloître; comme ton espoir en est flatté! Dans cette solitude, Fernando serait-il l'objet de ses souvenirs? Serait-il sa pensée et son occupation? Ah! l'a-t-il niérilé? décrois revenir d'un long, d'un mortel assoupissement, tant chatiue objet me frappe et louche mon cœur. Les arbres, les fontaines, tout, oui, tout. Ce ruisseau, qui n'a point quitté son lit, combien de fois, accoudés rêveurs à la fenêtre, n'avons- nous pas suivi de l'œil ses capricieux circuits? Son frén)i>seinent, c'est pour moi une mélodie, une mélodie fertile en souvenirs. Et elle?
ACTi: I. 2H>
elle sei.i ci' (m'elK; l'i.iil. Non, Slt'lla, lu n'as point changé, mon <a'i!i n:L' lu dit. (iomnie il s'i'lance vers loi!... M;iis je no |iui>, ju n'ose. Il laul auparavant me remettre; il faut me l)ion conv;iincre (|iie je suis vérilablcment ici, qne yi ue suis point (roni|ié par un de ces son<:cs cpji, même pendant la veille, me tiansporlaieut en ces lieux dts cliinals les plus lointains. Stella, SU'Ila! je reviens; ne sens-tu point que je. suis là? je viens tout oublier dans tes bras!... Et toi, qui. planes sans ce>se au-dessus de moi, clière ombre de mon^ épouse infortunée, ab! [)ardonne! ne me poursuis plus! La/ mort l'a frappée; permets que je t'oublie, que j'oublie tout dans les bras de cet ange, ma de>liuée, mes pertes, iiies chagrins, mes remords. Je suis si près d'elle! et si loin de... Dans un instant... Ab! je n'en puis plus, je n'en puis plus!... il faut que je reprenne des forces, sinon je mouiTais en tombant à ses pieds.
LA M.MTRESSE DE POSTE entrant.
Votre Seigneurie désire-t-elle souper?
FERNANDO
Avez-vous quebjue cbose à me donner?
Ik MAITRESSE DE POSTE.
Oh! oui; et nous n'attendons qu'une jeune personne qui est allée chez madame.
FERNANDO
Gomment se porte voire dame ?
LA MAITRESSE DE POSTE
La connaissez-vous ?
FERNANDO
11 y a quelques années que j'allais de temps en temps chez elle. Que fait son mari ?
LA MAITRESSE DE POSTE
Dieu le sait; il court le monde.
Bien loin ?
LA MAITHESSE DE POSTE
Oh ! bien loin ! 11 a abandoimé celte pauvre âme ! Dieu veuille lui pardonner!
120 STEf.LA.
FERNANDO
Elle se consolera bientôt.
LA MAITRESSE DE POSTE
Vous le croyez? Vous la connaissez donc bien peu? Elle vit retirée comme une religieuse depuis le temps que je la C(.«n- Bais : presque pas un él ranger, presque pas un voisin ne ▼ient chez elle en visite. Elle vit avec ses gens, s'entoure de tous les enfants du lieu; et malgré son chagrin, elle est toujours bonne, toujours aimable.
FEPXANDO.
Il faut pourtant que j'aille la voir.
lA MAITRESSE DE POSTE.
Vous le pouvez. Elle nous invite quelquefois, la femme du Lailli, la femme du ministre et moi, et cause avec nous de choses et d autres. Nous évitons toujours de lui rappeler monsieur. Cela n'est arrivé qu'une Feule fois; Dieu sait ce qui se passa dans nos âmes quand elle commença de nous eu parler, de le vanter, de pleurer. iM nsieur, nous pîenrâmes toutes romme des enfants; et rien ne pouvait nous calmer.
FERNAKDO, bas.
Ah! l'as tu mérité? (Haut.) Avez-vous indiqué une chambre à mon domestique ?
LA MAITRESSE DE POSTE
Oui, une chambre au premier étage. Charles, montre la chambre à nîonsieur.
Fernando sort avec Charles. — Lucie et Annetle renlient. LA MAITRESSE DE POSTE.
Eh bien, coniment l'avez -vous trouvée ?
LDCIE.
Une charmante femme, dont je m'accommoderai bien. Vous n'en avez pas trop dit. Elle ne voulait pas me laisser partir : il m'a fallu jurer de revenir immédiatement après le iîner, avec ma mère, tt d'apporter nos paquets.
LA MAITRESSE DE POSTE
le le savais bien. Von!ez-vous vous mettre à table? il nous
ACTR 1. 221
est survenu uu grand et bol olTicicr : si vous n'en avez [)as peur...
LUCIE
Pasdii tout! j'aime mieux un mililaire que tout autre: ils lie se déguisent pas, du moins, ceux-là; on volt tout de suite ':e qu ils ont de bien ou de mal. Ma mère dort-elle?
LA MAITRESSE DE POSTE
Je n'en sais rien.
LUCIE
Je vais voir.
Elle sort.
LA MAITP.ESSE DE FOSTE.
Charles, eh bien ! Tu as encore oublié la salière. Cela s'appelle-t-il rincer? Vois ces verres : je le les casserais sur la tèle, si tu valais ce qu'ils ont coûté. Fernando entre.
LA MAITRESSE DE POSTE
La jeune personne est revenue : on va servir.