‹ ThéâtreChapitre 143 sur 238 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

STELLA

Le dédommafrcment !... dites le refuge; mais le dédommagement! ah î non. On [leut mettre quelijiie clioseà la place de ce qu'on a perdu; mais vous rendre ce qu'on a perdu!... Un amour perdu, uiii peut vous en dédommager!... Quand mon imagination erre de pensée en pensée, que des songes amis me retracent le passé, oue l'espérance me montre un avenir consolant, et que je parcours à grands pas m.on jardin éclairé par la lumière inceitaine de la lune; tout à coup un sentiment me saisit : « Je suis sviulei... » En vain j'étends mes bras vers les quatre coins du monde; en vain j'appelle à mon aide ces charmes puissants de l'amour qui pourraient attirer la lune sur la terre : je suis seule; aucune voix ne me répond du sein des bosquets; les étoiles laissent tomber sur ma douleur leurs regards indifférents; et alors, alors, je me trouve au tombeau de mon enfant!

MADAME SOMMER

Vous aviez un enfant ?

STELLA

Oui, ma cbère... 0 Dieu! tu ne m'avais accordé ce bonheur que pour ajouter une amertume au calioe de ma vie. L'enfant du paysan qui vient au-devant de moi, nu-pieds, et qui m'envoie de loin un baiser, avec de grands jeux pleins d'innocence, me peice jusqu'au fond du cœur, jusqu'à la moelle des os. Je me dis : « Ma Mina serait de cet âge. » Je le prends dans mes bras avec douleur, je le baise mille fois; mon cœur est déchiré; des larmes jaillissent de mes yeux, et je m'enfuis.

LDCIE.

Cette perte vous épargne beaucoup d'embarras.

STELLA sourit et lui frappe sur l'épaule.

Comment pnis-je sentir encore? Comment cette scène lamentable ne m'a-t-elle pas anéantie? Il était couché devant moi, ce bouton de rose flétri; et moi! j'étais debout, pétrifiée jusque dans le fond des entrailles, sans douleur, sans connaissance. J'étais là; la garde prend l'enfant, le presse contre son cœur, et s'écrie tout à coup : Il vit ! je saute à 1. 20

230 STELLA

son cou, je me jette sur l'eiilant en versant des flots de larmes. Elle s'cUtit tronij ée! 11 était mort et moi étendue à côté de lui en proie au plus terrible désespoir.

Elle se jette sur un siège.

MADAME SOMMER

Détournez vos pensées de ces tristes scènes.

STELLA

'Sou, cela me fait du bien de rouvrir mon cœur, de répandre ce qui l'oppresse. Oui, quand je commence 5 parler de lui, de Ini qui m'était tout!... Vous verrez son portrait : son portrait ! il nie semble que la figure et l'extérieur des hommes e^t le véritable texte de ce (ju'on peut sentir et dire sur eux.

LUCIE

Je suis bien curieuse....

STELLA ouvre le cabinet et les y condoiL

Ici, mes chères, ici.

MADAME SOMMER

0 Dieu !

STELLA

Le voilà, le voilà! et ce n'est pas la millième partie de ce qu'il était. Ce front, ces yeux noirs, ces cheveux bruns, cette noblesse. Mais, le peintre n'a pu e.xpiimer l'amour, la tendresse avec la(iuelle il répandait son âme! ô mon cœur ! toi seul lu peux sentir cela.

LUCIE

Madame, je suis frappée d'élonnement,

STELLA

C'est un homme....

LUCIE

Je dois vous dire qu'aujourd'hui j'ai dîné à la poste avec un officier tjui ressemble à ce portrait... C'est lui-même, je gagerais ma vie.

STELLA

Aujourd'hui? tu te trompes! tu me trompes I

LUCIE

Aujourd'hui. Il était seulement un peu plus âgé, plus brun et hrùlé par le soleil. C'est lui! c'est lui!

A cri; II. 23t

STKLLA, bonnant.

Lucie ! mon cœur éclate... jo veux y aller.

LUCIE

Cela ne sera pa^ convenable.

STF.LLA.

Coiiven.ible! ô mon cœur! (Un domestique enire.) Wilhelm, vite, à la poste; vite! il y a un officier; il faut... c'est... Lucie, dis-lui donc... il faut qu'il vienne.

LDCIE.

Connaissez-vous monsieur?

LE DOMESTIQUE

Comme moi-même.

LUCIE

Allez donc à la poste; il y a un officier qui lui ressemble cxtraordinairement : voyez si je me trompe; je vous jure que c'est lui.

Dis-lui de venir, de venir tout de suite, tout de suite! Si dans de pareilles circonstances, si dans ce moment je le... mais tu te trompes... cela e>t impossible... Laissez-moi, mes chères amies, laissez-moi seule.

Elle entre dans le cabinet en refermant la porte sur elle. LUCIE.

Qu'avez-vous, ma mère? vous êtes pâle !

MADAME SOMMER

C'est mon dernier jour. Mon cœur ne saurait le supporter» Tout à la fois!

LUCIE

Grand Dieu !

MADAME SOMMER

Cet époux, ce portrait, celui qu'elle attend, celui qu'elle aime... c'est mon époux, c'est ton père!

LUCIE

Ma mère, mon excellente mère !

MADAME SOMMER

Et il est ici; il va tomber dans ses bras!.,., dans quelques minutes... et nous, Lucie I... il faut partir.

232 STF.LLA

LUCIE

OÙ vous voudrez.

MADAME SOMMER

Sur-le-cliamp !

LDCIE.

Allez dans le jardin ; je vais à la poste. . . Pourvu que la di« ligeiice ne soit pas encore partie ! nous pouvons en secret, sans prendre congé... Tandis qu'enivrée de son bonheur...

MADAME SOMMER

Elle le pressera de ses bras, dans tout l'enivrement du retour! et moi, au moment oii je le retrouve... le fuir! pour jamais ! pour jamais !

Fernando et le domestique entrent.

LE HOMESTIQDE.

Par ici. Ne reconnaissez-vous plus votre cabinet? Elle est hors d'elle-même... ah! vous, revenu ici!..,

MADAME SOMMER

f '°st lui, c'est bien lui ! je suis perdue f

Page 1