ACTE III
L*INTEND\NT.
Ah! laissez-moi, laissez-moi. 0 gracieux seigneur!
FEnNANDO.
Es- lu heureux?
l'intendant.
Ma femme vit, j'ai deux enfants, et vous revenez !
FEr.NANDO.
Comment avez-vous mené la maison?
l'intendant.
Je suis prêt à vous rendre mes comptes. Vous serez étonné (les améliorations que nous avons faites dans le bien. Mais oserai je vous demander?... Comment se fait-il que..?
fernando.
Silence! je te dirai tout ; tu le mérites, ancien complice de de mes folies.
l'intendant.
Dieu merci, vous n'êtes pas devenu chef de bohémiens ! j'avais, sur un mot de vous, détruit et brûlé....
fernando.
Tu sauras tout.
L*INTENDA>IT.
Votre femme? votre fille?
FERNANDO
Je ne les ai pas trouvées. Mais j'ai appris d'une source certaine qu'elle s'était laissé tromper par un marchand auqnel elle avait confié ses capitaux dans l'espoir d'en tirer un inlé- '^t élevé et qui Ta simplement escroqué. Sous prétexte d'aller à la campagne elle a quitté le pays et mène sans doute aujourd'hui une existence misérable en essayant de vivre de son travail et de celui de sa fille. Tu sais qu'une pareille ei\lreprise est assez dans son caractère.
l'intendant.
Et vous voilà revenu? Croyez-vous que nous vous pardonnions d'être resté si longtemps en route?
fernando.
C'est que je suis allé loin I
fSg STELLA.
l'intendant.
Si je ne me trouvais pas si bien chez moi avec ma femme et mes (\(u\ eiilanls, je vous envierais bien le chemin que ▼DUS avez f;iii. Nous resterez-vous maintenant?
FERNANDO
Dieu le veuille !
l'intendant.
Ce n'est cependant ni mieux ni pis qu'avant votre départ .
fernando.
Ah ' si l'on pouvait oublier son passé !
l'intendant.
Le passé qui nous apporte bien des peines à côté de bien des bonheurs : je me souviens encore parfailemeiit de tout cela : combien nous aimions notre Cécile, combien nous étions impatient de lui sacrifier l'indépendance de notre jeunesse !
FERNANDO
C'était le beau temps.
l'intendant.
Et la jolie petite fille qu'elle nous donna ! Et quel funeste effet cet événement p:oduisit sur sa gaieté, sur ses charmes!
FERNANDO
Épargne- moi ce récit !
l'intendant.
Nous cherchâmes de tous côtés quelqu'un pour la remplacer et nous rencontrâmes enfin cet ange ; dès lors il s'agissait de se décider à faire le bonheur de Tune ou de l'autre : comme nous fumes heureux de trouver une occasion de vendre nos biens à perte, d'enlever l'ange, d'abandonner l'autre avec sa fille, aux hasnrds de la vie.
FERNANDO
A ce qui me semble, tu es toujours aussi bavard et aussi raisonneur que par le passé.
l'intendant.
Les occasions de m'instrnire ne m'ont pas manqué. N'étais-jepasle confident de votre conscience? Lorsque vous êtes
ACTR m. 239
parti d'ici avec le désir plus on moins siiicùio de retrouver voire femme et votre lille, et (jue je vous rendis [)lus d'un service...
FERNANDO
Cette fois, c'en est assez !
l'intfndant.
Restez, restez seulement, et tout ira bien.
il sort. — Un (lomcsiique entra.
LE DOMESTIQUE
Madame Sommer.
FERNANDO
Qu'elle entre.
Le domestique sort.
FERNANDO seul.
Cette femme m'attriste. Qu'il n'y ait rien d'entier, rien de pur dans le monde! Cette femme ! Le courai^e de sa tille m'a troublé. Quel peut être le sujet de sa peine.'
MaiJame Soinmer entre.
FERNANDO à part.
0 Dieu! sa taille me rappelle encore mes égarements. Ah! le cœur, ce cœur humain!... puisqu'il est en loi de sentir ainsi, d'agir ainsi, pourquoi n'as-tu pas au moins la force de te pardonner le passé... C'est tout l'extérirur de ma femme! Où ne vois-je pas son image ? (Haut.) Madame!
MADAME SOMMER
Qu'ordonnez-vous, monsieur?
FERNANDO
Je désirerais que vous restassiez auprès de ma Stella, auprès de moi. Asseyez-vous.
MADAME SOMMER
L'aspect de l'infortune est im fardeau pour les cœurs heureux; hélas! et celui du bonheur encore plus pour les infortunés.
FERNANDO
Je ne vous comprends pas : méconnaîlriez-vous l'âme de Stella, cette àine divine de tendresse?
MADAME SOMMER
Monsieur, je voulais retourner chez moi. Permettez, il faut
240 STELLA
que je parle : croyez que j'ai des mol ifs; muisjevousen prie,
laissez-moi partir.
FERNANDO à part.
Quelle voix ! quel air! (Haut.) Madiime... (U détourne le visage.) Dieu ! c'est ma femme 1 (iiauu» Purduiiiiez.
u s'enfuit.
MADAME SOMMER seule.
11 me reconnaît! Dieu bon, je te remercie d'avoir prêté dans ce moment tant de force à mon cœur. Suis-je bien la même? Moi, si brisée, si déchirée, et dans cette suprême circonslance si calme, si courageuse!... 0 boulé éternelle, ô Providence, tu ne prends rien à notre cœur que tu ne lui rendes au moment oiî il en a le plus besoin!
FERNANDO, revenanl.
Me connaîtrait-elle? (Haut.) Je vous en prie, madame, je vous en conjure, ouvrez-moi votre cœur.
MADAME SOMMER
Il faudrait raconter ma vie; et comment pourriez-vous écouler mes plaintes et mes lamentations dans un jour oii les joies de la vie vous sont rendues! où vous les rendez vousmême à la plus digue femme, à l'àme la plus Ijelle et la plus tendre?... Non, monsieur, souffrez que je parle.
FERNANDO
Je vous en prie.
MADAME SOMMER
Ah! que je voudrais l'épargner et à vous et à moi!... Le souvenir des premiers jours heureux de ma vie me cause une angoisse mortelle.
FERNANDO
Vous n'avez pas toujours été mallieureuse?
MADAME SOMMER
Sans cela le serais-je maintenant à ce degré? (Après une pause, elle parle plus librement.) Les jours de mu jeunesse furent heureux et gais. J'ignore ce qui m'attachait les hommes; mais un grand nombre cherchaient à me plaire : quelque.-uns m'inspiraient de l'amitié, de l'affection; aucun, l'idée que je pourrais passer ma vie avec lui. Ainsi s'écoula la saison heu-