ACTE IV
Une chose, la seule qui nous manque encore, — et doiil les
niiloids sont si fiers, — c'est un énorme pont — de bois, —
avec ponl-levis; — aussi là-dessus se portent tous nos soins.
— Car véritiiblement il n'y a pas de parc — sans un pont, et vous en voyez (Lus toutes les gravures; — d'iiilleurs, dani notre siècle tolérant, — on vise de plus en plus à étcmlre — les communications, comme vous savez, — Et i\ laul bien suivre son temps; — aujourd'hui l'Érèbe et l'Elysée — vont à leur tour devenir tolérants.
Nous a! bons avoir un pont, — malheureusement l'Âchéron ellePyiiphlégélon — vomissent d'éternelles tlammes, — et les habiles gens nous manquent. — Et si fcn ne vient pas à bout du pont, — notre [»arc ne signiliera plus rien. — La coutume pourtant ne permet ni le fer ni la pierre. — et il faut que le pont soit de bois.
Mais, sans perdre de temps, voici ce qui m'amène. — La belle épouse de Plnton — d'ordinaire en ces lieux seproiiène,
— car elle n'a pas chez elle de grandes di>tiactions. — Elle cherche chez les pauvres morts, — des contrées aussi belles que les plaines de la Sicile; — mais nous ne les avons qu'en poëmes. — Chaque jour elle demande d'S fruits délicieux, — et nous n'avons rien à lui offrir; — des pèches, des raisins, il faudrait aller les chercher loin ! — Noiseites, glands et fruits sauvages des bruyères, — voilà tout ce qui peut ici venir à bien.
ieux Esprits iofernaux apportent dans une caisse un grenadier chargé
de fruits.
Aussi ai-je conseillé de construire une serre; — et je couve, par exemple, ce grenadier, — sous un toit couvert de glaces, — à l'aide des feux souterrains. — Plantons-le en terre tel que le voità, (il l'arrange tout en parlant.) — Âu milieu des rochers, de l'herbe et de la mousse, — afin que notre reine s'imagine — qu'd est ainsi venu entre les pierres. — Ûu si peut-être elle découvre la ruse, — qu'elle fasse du moins l'éloge de l'artiste.
a sort.
La musique prélude, annonçant des sentiments extraordinaires. I. 32
WANDAKHAKE, ïOu.s la forme de Proberiiine.
Arrèle! anùte, inlorliinée! En vain — tes pas s'égarent en Cs?s aTieux déseits! — Sans bornes devant loi .s'étendt'nt les clianips diî la donleur, — lonjours ce que tu cherches reste en anièrc.
Ni en avant — ni en ariière tes regards ne peuvent s'étendre; — la sond)re voûte du Tartare — ferme à tes yeux l'aspect chéri du ciel, — où autrefois — je contemplais d'un œil attendri — l'éclatante demeure de mon aïeul. — Hélas! fille de Jupiler, — en (juel abîme es-tu ensevelie!
Chères comp;iynes, — lorscpie fleurissaient encore ces prairies couvertes de lleurs, phmtées pour nous, — quand siu' les bords limpides de rAI[)hée — nous goûtions en riant la fraîcheur de son onde, — et qu'à l'envie nos mains tressaient des couronnes, — songeant en secret au jeune berger — à qui notre cœur les eût voulu offrir; — alois la nuit se passait en causeries, — le temps ne nous semblait jamais trop long — pour répéter d'agréables histoires, — et le soleil — ne s'était pas eucore arraché de sa couche d'argent — que déjà, vives et joyeuses, — nous baignions nos pied? roses dans les fraîcheurs du matin.
0 jeuuts fdlesî jeunes filles, — aujourd'hui solitaires,
— vous errez dispersées au bord de ces ruisseaux, — ramassant les fleurs — qui de mon sein tombèrent, — hélas! quand je vous fus ravie! — Vous m'appelez et vous cherchez mes traces!
Ils m'ont enlevée — les rapides coursiers de l'Orcus; — dans ses bras vigoureux — l'inexorable dieu me tenait embrassée. — l'Amour, hélas! l'Amour fuyait en souriant vers l'Olympe. — Ce n'est donc pas assez pour toi, ciuel! — de la terre et des cieux? — Tu veux aux flammes de l'enfer
— mêler tes feux!
Ensevelie — dans ces abîmes sans fin, — reine en ce empire ! — Reine? — Je ne vois devant moi s'incliner que desombi'es!
Sans espoir est leur douleur! — Sans espoir est le bon-
ACTIi IV. r.TS
/leur (les trépassés! — et je n'y puis rien chan;ïer! — Le Oeslin lob a liviés — aux inllexibles juges; — et j'erre au milieu des ouibrcs, — leiue, dé'esse, — esclave moj-niènie ilu Destin !
One ne puis-je aux lèvres de Tantale — porter l'onde lugilive, — le r;iss;isier de IVuits délicieux; — infortuné vieillard, — victime d'une unihilion abusée! — Que m» puis-je, arrêtant la roue d'Ixion, — faire cesser ses douleiirs;
— Mais que pouvons-n<>n-, nous aniies dieux, — contre les peines éternelles? — S;uis espoir ni pour elles ni pour moi,
— j'erre au niilien des ombres, et vois — la pénible aciivité des tristes Danaïdes!... — Nide, toujours vide!... — Jamais une goutte d'eau ne passe sur leurs lèvres, — jamais une goutte ne reste dans leur tonneau. — Hélas! ainsi es- tu mou cœur; — où pui^erais-tu quelque consolation, et d'oii te vieih* drait-elle?
Passez en paix, âmes des justes' — Parcourez vos tranquilles retraites, — mes voies ne sont pas les vôtres. — Dans vos danses légères, — dans vos bocages profonds, — dans cet a>ile où Zépliireseul respire, — on n'entend pas, comme là-liaut, le frémissement de la vie; — entre la douleur et la joie — on n'y trouve pas le suprême bonheur !
Est-il peint sur ses sombres sourcils, — dans son regard impénétrable! — Penx-lu l'appeler ton époux? — Et dois-tu le nonmier aulremenl? — Amour, Amour! — Pourquoi astu frappé son cœur — un seul moment? — Pourquoi' ses regards devaient-ils tomber sur moi? — Puisque tu snvais — que ce cœur devait bienlôt se refermer [)our jamais. — Que n'enlevait-il l'une de mes nymphes — pour la faire asseoir près de lui — sur son trône de misères? — Pourtpioi est-ce moi, la fdle de Cérès?
0 ma mère, ma mère! — comment ta puissance divine t'a-t-elle abandonnée — en laissant enlever ta tille! — Tu la croyais heureuse, — et coulant dans les jeux les jours de sa jeunesse!
Ah ! tu es venue sans doute — me demander — s'il ne me manquait rien? — Quelque parure nouvelle, — ou des ïan-
cilles dorées! — Et tu as trouvé mes compagnes, — ne pouv.iiits'arraclier des prairies — où elles m'oni perdue, — et II-} me retrouveront jamais. — Elles s'arrachaient les cheveux
— el gémissaient lamentablement, — mes chères comj'agnes !...
Uù esl-elle? où? criais-tu. — Quelle route a pris le peifide? — Doit-il impunément profaner la race de Jupiter? -^ Où est l;i trace de ses coursiers? — Vile! des flambeaux! — Je veux le poursuivre à travers les lénèbresl — Je ne veux plus de repos qu'après l'avoir trouvé, — je veux n'épargner aucune peine, — aucune démarche, aucune recherche.
Tes dragons vigilants éclairent ta marche, — accoutumés à suivre toutes les routes où tu les guides, — et tu t'égares dans les déserts inhabités!...
Hélas! tu ne viens point ici, jamais ici — dans les profondeurs de la imit, — inaccessibles aux immortels; — c'est là que, sous le poids des plus cruels dégoûts, — languit ta fille.
Tourne vers l'Olympe, — vers TOIympe le vol rapide de tes dragons, — vers l'Olympe où demeure Jupiter! — lui seul, il sait, — il sait ce dieu tout-puissant, — où est ta fille!...
Père des dieux et des hommes! — es-tu encore assis sur ton ti ône d'or, — vers lequel dans mon enfance — tu m'élevais tant de fois en souriant, — me balançant dans tes bras, — à travers l'espace infini des cieux ; — et moi, enfant, je tremblais de m'y perdre en tombant; — es-tu encore mon père? ..
Je ne suis plus près de toi, — dans l'éternel azur — du ciel sillonné des feux du soleil. — Je suis ici ! ici !...
Mène-là ici ! — qu'avec elle — je sorte de ce cachot ;
— que Phœbus me rende — ses doux rayons; — que la lune — au front argenté me sourie encore!
Oui, tu m'entends, — tendre père qui me chéris, — oui, bientôt! — lu me rendras à la lumière; — que délivrée de longs et cruels tourments, — je puisse encore goûter la douceur de ton ciel !
ACTK IV. 37T
Réjouis-loi, triste cœur! — ah ! l'espérance, — l'espérance verso — l'aurore sur une uuil d'orage.
Non, ce sol — n'est pins de pierre, n'est plus de mousse! — ces montagnes — n'ont dIus ce sombre et terrible aspect! — Ah! voilà une fleur encore que je retrouve,
— cette feuille l'auée — elle vit encore; — elle attend encore — que je me réjouisse de sa vue!
Etrange! étrange! — je trouve un fruit en ces lieux!
— celui que dans nos jardins, sur la terre, — j'aimais tant à cueillir! (Elle cueille la grenade.) — Laisse-toi savourer, — fruit délicieux, — fais-moi oublier — tous mes maux, — que je me croie encore — sur la terre, dans ma jeunesse; — en ces jours de joie vive — au milieu des parfums — de célestes fleurs ; — je nage dans les flots — de cette félicité parfaite — dont je goûtai l'extase !
Elle niaDge quelques grains.
0 douceur ! ô jouissance !
Mais quoi ! l'enfer, — sur ces plaisirs, — sur cette pure joie, — étend son bras d'airain, — et verse des maux amers! — Suis-je coupable — pour un moment de jouislance ! — Ah ! pourquoi ma première joie en ce séjour — est-elle une source de tourments? — Rochers, vous semblea me regarder d'un œil plus terrible, — m'emprisonner plus étroitement! — Nuages, vous semblez peser plus lourdement sur moi ! — Dans les profondeurs de l'abîme, — de sourds orages grondent et s'amassent, — et dans le vaste royaume des Parques, — tout me crie : — Tu es à nous !
LES PARQUES, invisibles.
Tu es à nous! — tel est l'arrêt de ton aïeul, — à jeun, tu serais retournée sur la terre; — tu as mordu la pomme, et tu es à nous! — Reine, reçois nos hommages !
PROSERPIKE.
As-tu bien prononcé cet arrêt, mon père? — poiurquoi! pourquoi! — Qu'ai -je fait, pour que tu me bannisses? — Pourquoi ne m'appelles-tu pas — près de ton ti ône resplendissant? — Pourquoi cette pomme? — ah ! fruits maudits !
— pourquoi sont-ils beaux, — puisqu'ils nous perdent?
LES PABQUES.
Tii es 5 nous! — Pourquoi l'affliger? — vois, nous te rendons hommage, — notre reine!
Pr.OSERPINE.
Oh ! pourquoi le Tartare est-il votre demeur- ? — oh ! pourquoi le Cocyte e^t-il le fleuve où vous vous b.iignez! — mes malédiclions vous y au i aient précipitées... — 11 me fut resté des feux — pour vous dévorer!... — moi votre reine! — et je ne puis vous anéantir!
Qu'une éternelle haine soit le lien qui nous unisse ! — Eh bien! puisez sans cesse, Danaîdes! — Païques. liiez! rugissez, Furies 1 — subissez votre sort éternellement misérable! — Moi, je vous gouverne, — et par cela seul, je suis déjà plus misérable que vous!