LE PEUPLE
A César Claude, honneur !
AGRIPPINE, se penchant sur Valéria.
Valéria ! si les dieux savent ton innocence, Va, les hommes jamais n'en auront connaissance!
VALÉRIA, se soulevant et montrant Silius. Il sait tout!... et mon fils le saura!
AGRIPPLXE.
Lui! pas plus!...
Ton fils verra régner mon fils Domitius!
VALÉRIA, debout, une main sur sa blessure, montrant Domitius. Ton fils Domitius!... ce vainqueur éphémère, — Ton fils sera Néron!.,. Ton fils tuera sa mère!
Agrippine, épouvantée, s'écarte de son fils. Valéria retombe et meurt.
FLN DE VALÉRIA:
LA
Ce drame est bien à toi, ce drame que rêvait
Le poète, perdu dans ses pensers funèbres.
Triste, épargnant mes yeux ^ déjà pleins de ténèbres,
Quand je dictais ces vers, ta main les écrivait.
Ce 3o Septembre iSSg.
Il se passa (à Chinon), entre Jeanne d'Arc et Charles VII, une scène mystérieuse... Le Rci l'entretint seul à seule. Les principaux documents contemporains affirment que le Roi reçut alors des « signes certains » de la mission de la Pucelle, et qu'elle lui dit « aucunes choses secrètes, quelque chose de grand, que nul ne pouvait savoir, sinon Dieu et lui. »
Histoire DE Fr.a.xce, par H. Martin, vi^ volume, page i53 (deu.xième édition).
Cette pièce, que j'aurais dû nommer plutôt le Secret du Roi, puisqu'elle est sortie presque tout entière de Tépigraphe qu'on vient de lire, est, bien à tort peut-être, celui de tous m.es drames que je préfère, surtout depuis nos désastres. Est-ce à cause du sujet, tout national, tout français, qui n'est pas sans analogie avec nos derniers malheurs et nos espérances?... à cause des grands
noms de capitaines, et des vieux souvenirs de la patrie, sur lesquels flottent la bannière et l'ombre auguste de Jeanne d'Arc? — Est-ce enfin parce que ce drame occupa longtemps ma pensée, alors que, ne pouvant écrire sous le voile qui obscurcissait déjà mes yeux, je vivais pour ainsi dire avec lui, et dictais mes vers, quand ma mémoire était trop pleine, à la chère compagne de ma solitude? — Voilà, sans doute, le double motif de ma prédilection.
Quoi qu'il en soit, ce drame, essentiellement historique dans ses détails, et par l'étude sérieuse des mœurs et des caractères de Tépoque qu'il représente, on pourrait à la rigueur le traiter aussi de paradoxe, comme Valéria. Il repose en effet sur un point d'histoire obscur, mais incontestable, qu'on retrouve chez presque tous les chroniqueurs du temps de Charles VII, raconté à peu près de la même manière que dans la belle et savante histoire d'Henri Martin. Ce fait mystérieux ne sera jamais éclairci, et chaque historien peut l'expliquer à sa guise. Il appartenait donc, de plein droit, au domaine de l'imagination : c'était une bonne fortune pour le poète dramatique.
Il y a encore, dans la Chronique de Monstrelet, un autre passage qui ouvre un champ libre aux hypothèses. C'est aux derniers jours de la Pra-
guérie, lorsque Charles VII veut bien pardonner au Dauphin rebelle, mais non point à ceux qui Pont secondé dans sa révolte. Et comme le Dauphin, presque menaçant, dit qu'il va retourner vers ses amis, \s'il n'obtient pas leur grâce : ■ — « Les portes vous sont ouvertes ! répond le Roi courroucé. Je ne vous retiens pas ; « car, au « plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de « Jiotre sang qui nous aideront mieux à main- « tenir et entretenir notre honneur et sei- « gneurie. »
Il est hors de doute que Charles VII songea sérieusement à déshériter *son fils, selon la coutume mérovingienne; mais en faveur de qui? Là se dresse l'énigme.
Peut-être à ce propos l'histoire du Masque de fer m'a-t-elle repassé dans l'esprit, cette histoire expliquée de tant de façons toutes plus étranges, plus invraisemblables les unes que les autres? Cet horoscope, tiré à la naissance du Dauphin Louis, nous le possédons encore, assez différent sans doute de celui que suppose le drame, mais pourtant fort énigmatique et plein à\m sombre mystère.
On ne prête qu'aux riches! dit le vieux proverbe ; je ne crois donc pas avoir beaucoup trop chargé la mémoire de celui qui fut plus tard
Louis XI, ce méchant homme, mais à tout prendre, un Roi! comme dit le président Hénault.
Quant à Charles VII, ce roi trop calomnié, je tenais peut-être à le venger un peu des sévérités injustes de quelques historiens, des poètes surtout. Il y a deux parts bien tranchées dans la vie de ce monarque : la première, voluptueuse et désordonnée, stérile; la seconde (à partir de 1440), laborieuse et guerrière, utile au pays. J'ai choisi la seconde. Trop de gens encore font comme les Anglais du xv^ siècle, — ils ne voient dans Charles VU que le petit roi de Bourges. Le théâtre , jusqu'à présent , n'avait montré que rhomme de plaisir, l'amant d'Agnès Sorel, le fainéant couronné qui, se promenant de château en château sur les bords de la Loire, perdait si gaiement son royaume aux bras de ses maîtresses. J'ai mieux aimé ne voir dans le père de Louis XI que le Victorieux^ comme on disait alors, le continuateur de Jeanne d'Arc, le monarque entouré de ses grands capitaines et de ses bons ministres, celui qui, dans cette France démembrée, agonisante, ruinée par cent ans de guerres, rétablit Tordre et la discipline, le règne de la loi, eut pitié de son peuple écrasé d'impôts, mourant de faim, dispersa les milices féodales, ces bandes
d^écorcheurs et de brigands, créa Tarniée française, et qui, chassant Tétranger, Tépée aux reins, purgea le territoire et nous rendit la France presque tout entière, la France triomphant et vengée !
Saint-Germain, 2 Septembre 1874.
Il a pu sembler étrange qu'imme'diatement après le succès à'Œdipe Roi, la Jeunesse de Louis XI, écrite pour la Comédie- Française, ait choisi le théâtre de la Porte-Saint-Martin. C'est d'après l'avis de ces trois maîtres de la critique, de ces trois bons conseillers : Jules Janin, Théophile Gautier, Edouard Thierry. Certes, la Comédie-Française aurait fourni au drame en vers de plus habiles interprètes (exceptons ce grand artiste, oseur, original, trop peu connu, —Taillade); mais, en revanche, quel mouvement, quelle vie dans tout l'ensemble !
Cette vaste salle de la Porte-Sainte-Martin, brûlée en 1871 par l'infâme et stupide Commune, semblait faite exprès pour ces larges drames historiques, où flottent les drapeaux, où sonnent les armures, — pour ces pièces touffues aux nombreux personnages, aux décors pittoresques, au dialogue rapide et coupé, sans phrases.
« La Jeunesse de Louis XI vient d'obtenir un beau et légi- « time succès à la Porte-Saint-Martin, écrivait Gautier dans « son feuilleton du 12 septembre 1859. Ce n'est pas la pre- « mière fois, d'ailleurs, que ce théâtre auquel l'art moderne « doit tant, se risque au drame en vers. Marina Faliero, « Marion Delorme, et, plus récemment encore, VOrestie, ont « montré que ces hardiesses lui réussissaient. »
Et dans son article du Pays, à la même date, M. Edouard Thierry :
« La Porte-Saint-Martin vient d'avoir une éclatante soire'e. « Qui lui a procuré cette fête digne de ses plus beaux jours? « Les grandes idées frappées au coin des vers de la grande « école... Il y avait longtemps que je n'avais senti cette vivi- « fiante chaleur des âmes illuminées par le beau... Je remercie « la Porte-Saint-Martin de m'avoir retrempé dans cette flamme, « et de m'avoir reporté en esprit aux fêtes littéraires de ma « jeunesse, — Marino Faliero, Marion Delorme et Lucrèce u Borgia... »
Puis enfin, dans ces douze magnifiques colonnes des Débats, l'arbitre du théâtre contemporain, le prince des critiques, comme on disait alors, — Jules Janin :
« Certes, ce n'est pas uniquement pour nous montrer les « Dames de la Halle, ou les Voleurs de Londres, et pour pro- « fesser la langue verte, que fut construit le théâtre de la « Porte-Saint-Martin... »
Et plus loin, comme s'il avait prévu la Commune :
« Ne touchez pas à ce théâtre, dirions-nous si par hasard « on voulait le démolir comme inutile et dangereux; n'y tou- « chez pas; il nous a donné, en moins de deux années, les « Mères repenties de M. MallefiUe, et le Louis XI de M. Jules « Lacroix. »
LA