II A MON FRÈRE PAUL LACROIX
d'incontestables succès, ne sont plus guère connues que de nom à la génération nouvelle. Elles ont eu leurs brillantes soirées, elles ont occupé sérieusement la presse ; mais prends garde, la vie est rapide, on oublie vite aujourd'hui; et, si tu ne rassembles toutes ces brochures éparpillées, feuilles volantes que le temps emporte, elles disparaîtront comme tant d'autres choses. » ,
J'hésitais, hier encore. Enfin je me décide, je publie; tu sais pourquoi?... Je n'ai jamais tenu beaucoup, même quand j'étais jeune, à faire parler de moi. A présent, j'y tiens moins encore. J'aime la poésie pour elle-même, et je lirais Virgile, Homère et Sophocle, toute ma vie, dans un désert, sans rien vouloir de plus. Mais une autre âme, qui est aussi la mienne — animœ dimidium meœ — a de l'ambition pour moi. Elle me prie tour à tour et me gronde, elle me presse... Je ne résiste plus. Oui, frère, aléa jiiîc/^ 65?.^ je publie. .. mes vers. Je commence parle théâtre. Mais aujourd'hui, grave et pensif, voilà que tu m.e dis : (( Je te rappelle ton épigraphe favorite, celle de tes sonnets de jeunesse :
Eheu! fugaces^ Postume, Postwne Labuntur anni...
(( Tu as bien attendu. L'heure est mauvaise ; l'ombre se fait chaque jour davantage sur les choses purement littéraires. Vois maintenant où court la foule !... Tu n'as point fait reprendre tes drames. Retranché dans ta soli' tude avec tes chers poètes de la Grèce et de Rome, tu as trop oublié les vivants... qui t'oublient. D'ailleurs, maintenant que la mort ou la vieillesse ont emporté les grands tragédiens, par qui ferais-tu jouer César et Brutus, — Œdipe roi? A défaut d'acteurs et de théâtres littéraires,
(BIBLIOPHILL: JACOB). i:i
je te conseille un genre de reprise qui en vaut bien un autre. Alexandre Soumet, ce grand, ce noble poète exilé du théâtre, a fait ce que je t'engage à faire : dans l'édition complète de ses œuvres dramatiques, il a joint à chacune de ses pièces les jugements de la critique sérieuse, et son livre, invoquant le passé, s'adresse à l'avenir. Sans vouloir te comparer à ce poëte illustre, fais de môme. J'ai retrouvé dans mes paperasses quelques articles signés des plus beaux noms de la presse, plusieurs pages souvent admirables de style et de critique, qui, tirées de la poussière des bibliothèques, redonneraient une vie nouvelle et plus durable à des œuvres étouflees dans leur succès par de fatales exigences politiques. Tous ces articles^ et beaucoup d'autres que je n'ai pas conservés, mais que tu dois avoir dans quelque fond d'armoire poudreuse, si tu ne les as pas brûlés, selon ta vieille et funeste habitude, avec ces nombreux ouvrages commences, que je regrette toujours, — presque tous ces articles te sont favorables, et leurs éloges, que tu n'as jamais sollicités, te vengent complètement de certains Dublisi Sois tranquille, personne ne t'accusera de camaraderie, cette chose honteuse : on te connaît. D'ailleurs, ces jugements, ces critiques plus ou moins bienveillantes^ ne sont pas d'hier; plusieurs ont déjà vingt ou vingt-cinq ans de date : c'est de l'histoire littéraire. Ainsi, courage! mets-toi en besogne, compulse toutes ces revues, tous ces feuilletons signés : Janin, Gautier, Edouard Thierry, Sarcey, Paul de Saint- Victor, Banville, Edouard Fournier, Paul Foucher, signés encore de beaucoup d'autres noms qui sonnent bien dans la presse contemporaine. »
En m'encourageant ainsi, cher bibliophile, toi dont l'es-