ACTE II
Pourquoi l'avoir exprès détaché des murailles, Ce glaive que plongea dans ses nobles entrailles Mon père, qu'un vainqueur menaçait du pardon?... Ce livre et cette épée ensemble, pourquoi donc?
BRUT us.
C'est un hasard !
PORCIA
Je veux savoir si Brutus m'aime.
Depuis deux ou trois jours Brutus n'est plus le même : Celui que j'ai connu l'œil doux, calme, serein, Est maintenant rêveur, impatient, chagrin! Hier, pendant le souper, inquiet et farouche. Vous avez brusquement déserté votre couche; Puis, murmurant des mots que je n'entendais pas. Après avoir marché quelque temps à grands pas. Vous êtes descendu, pensif et taciturne, Au jardin, tête nue ; et la bise nocturne Soufflait dans vos cheveux, sans pouvoir rafraîchir Votre front, qui, brûlant et lourd, semblait fléchir!
BRUTUS
Je suis souffrant; de là mon humeur qui s'altère.
PORCIA
Est-ce donc un régime alors bien salutaire. Et cette promenade est-elle sans danger. Pendant les froides nuits de mars, dans un verger, A l'heure où le malade, en sa couche de flamme, Implore le sommeil, ce bain sacré de l'âme?
2i6 LE TESTAMENT DE CESAR.
J'en appelle à Brutus, homme sincère et franc :
C'est de l'âme et non pas du corps qu'il est souffrant!...
Eh bien! par notre amour, par mon titre d'épouse,
Ce mal dont vous souffrez, Brutus, j'en suis jalouse;
J'en veux ma part ; ami, je l'implore à genoux !...
Par le sang de mon père ici penché sur nous,
Par la chaîne immortelle et sainte qui nous lie,
Ne me refusez pas, oh! je vous en supplie,
La moitié d'un secret, morne et pesant linceul
Qui vous écrasera, si s^ous le portez seul!
BRUTUS
Vous à mes pieds, grands dieux! Suis-je donc votre maître?
PORCIA
Si tvous étiez pour moi ce que vous devez être, -
Je n'aurais pas besoin de tomber à vos pieds.
Lorsque l'encens fumait sur les divins trépieds,
Lorsque, suivant le rit ancien, nous divisâmes
Le gâteau de froment qui mélange deux âmes.
Est-ce que le flamine, exprès pour notre hymen,
Fit cette exception à l'usage romain.
Que le soleil toujours sur ma tête ravie
Luirait, multipliant les roses de la vie ;
Que, faite pour la joie et le rayonnement,
Chez toi, noble Brutus, je serais seulement
L'éclair de ton foyer, le parfum de ta couche,
L'harmonieux écho des accents de ta bouche?...
Ah! s'il en est ainsi, depuis ce triste jour
J'ai vécu sans franchir le seuil de ton amour! i