ACTE II
Comme à l'homme de cœurl Si les plus saints contrats,
Foulés aux pieds dans Rome avec nos magistrats;
Si la chose publique, édifice qui tombe;
Si nos libres aïeux s'indignant dans leur tombe;
Si tous ces pleurs de rage et tous ces cris plaintifs
Sont pour frapper César de si faibles motifs
Qu'il faille encor chercher, ployant sous les outrages,
De plus solides nœuds pour lier nos courages;
Si, lorsque nous devons marcher résolument
Dans la route qui mène à l'accomplissement,
De grands mots à la bouche et rien au cœur, nous sommes
De fantasques enfants, au lieu d'être des hommes, —
Cachons-nous, et, tremblants, mornes, le front courbé.
Laissons Tarquin debout sur le peuple tombé !
Au contraire, nous tous, débris de tant de guerres,
Si nous sommes, non pas des conjurés vulgaires,
Mais de bons citoyens indignement trahis.
Dont la vertu consiste à sauver leur pays;
Des hommes vraiment forts, purs de toute rancune.
Qui n'eurent point de haine, ou n'en gardent aucune,
Et qui, sacrifiant leurs intérêts privés,
Brisent les fers de Rome avant qu'ils soient rivés :
Alors, jusqu'à ce jour nous qui temporisâmes,
Ne faisons retentir de serments qu'en nos âmes,
Sûrs qu'à l'instant marqué Rome pourra nous voir.
Exécuteurs pieux, remplir notre devoir !
Laissons jurer ceux-là qui, dans leur cause injuste,
S'abritent du serment comme d'un voile auguste !
Qu'ils jurent sans tenir ! — Ne jurons pas, amis;
Chacun de nous tiendra tout ce qu'il a promis !
CASCA
Frapperons-nous César sans frapper aucun autre?
CASSIUS
Il faut, — c'est mon avis, disons chacun le nôtre, — Que Marc-Antoine, ami de César, son bras droit, Périsse avec César et tombe au même endroit!
BRUTUS
Laissez-moi vous parler : faut-il que l'on nous voie Entrer profondément dans la sanglante voie? C'est assez d'un cadavre, amis, et d'un linceul : César est condamné; qu'il meure donc, mais seul! A l'esprit de César si nous pouvions atteindre Sans passer par ce cœur où nos fers vont se teindre. L'esprit seul est coupable, on le tuerait alors !.., Mais pour tuer l'esprit, il faut tuer le corps! Loi sévère et fatale, et pourtant c'en est une ! Puisqu'il le faut, tuons César et sa fortune... Frappons, mais sans colère, avec tranquillité, Comme ferait la main de la Nécessité ! — Alors devant le monde et l'avenir immense. Car l'immortalité pour nous déjà commence. Nous serons, remettant nos glaives aux fourreaux, Des sacrificateurs, et non pas des bourreaux! — Antoine, c'est le bras de César; mais qu'importe? Le bras ne peut plus rien lorsque la tête est morte !