‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 154 sur 211 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Doux poison Qui brûle et court dans mes veines?

Une ombre voile mes yeux;

Jusqu'aux cieux L'âme un instant m'est ravie !

Mon front, comme un lis fauché,

Dort penché!

C'est la mort!... Non, — c'est la vie!

Un coup de tonnerre se fait entendre.

CÉSAR

Il lève sa coupe.

Laissons parler les dieux. A Jupiter qui tonne!

ANTOINE

Par mon aïeul Hercule ! un tel fracas m'étonne. Quoi ! le givre de mars voile encor les coteaux, Et Vulcain fait déjà travailler ses marteaux ? Lorsque la Canicule est dans toute sa rage, On n'entend point gronder aux cieux pareil orage.

OCTAVE

Laissons l'orage ardent tourbillonner dans l'air : Que nous importe à nous et la pluie et l'éclair ? Moi, je suis de l'avis du poëte Lucrèce : J'aime voir du rivage un navire en détresse; J'aime, quand l'ouragan bouleverse les flots, Entendre, sans péril, les cris des matelots. Et contempler de loin le naufrage d'un autre... Un naufrage est si beau quand ce n'est pas le nôtre !

25o LE TESTAMENT DE CESAR.

CESAR

Octave, n'en déplaise au poëte romain, La nature a fait tendre et bon le cœur humain, Puisqu'elle nous donna les pleurs, don plein de charmes C'est la meilleure part de nous-mêmes, les larmes !

CLÉOPATRE

César pense autrement qu'Octave : aussi met-il

Toute sa volupté dans son propre péril.

C'est par une tempête encor plus effrayante,

Que César, affrontant la vague tournoyante,

Sous le vent furieux qui tordait son manteau,

Descendit l'Anius dans un frêle bateau.

Et dit au nautonier pâle, invoquant Neptune :

« Ne crains rien; tu conduis César et sa fortune! ^)

Eh bien ! dans cet esquif, pilote aventureux.

César était plus fier. Octave, et plus heureux

Que vous, dont l'égoïsme, aux doux vins de la Grèce,

Mêle, comme un nectar, les beaux vers de Lucrèce.

ANTOINE

Plus fier, je le croirais; mais plus heureux, non pas.

CLÉOPATRE

Le danger pour César eut toujours tant d'appas!

Non : je l'accueille bien quand Jupiter l'amène; Voilà tout! — Le danger ressemble au phénomène Qu'on appelle mirage en vos brûlants déserts :

Page 1