ACTE III
J'ai vu mon cher César, ô spectacle qui navre! Dans ma chambre étendu, pâle et morne cadavre!... Oh ! je le vois encor ! Tenez, César, mon roi, Mon dieu, ne sortez point! ayez pitié de moi!
CÉSAR
Va, ce rêve t'abuse; il ne faut pas y croire : Le menteur est sorti par la porte d'ivoire... Regarde, me voici tranquille et souriant. Belle matrone au front doux comme l'Orient, Presse-moi sur ton cœur plein d'une chaste flamme : Tu verras que je suis un corps, non pas une âme.
CALPURNIE
Est-ce trop peu d'un rêve? Eh bien ! César, croyez
Aux lugubres avis sur la terre envoyés;
Car cette nuit, durant les trois premières veilles,
Rome a vu s'accomplir d'effrayantes merveilles !
Un de nos serviteurs au palais est rentré,
La face encor livide, et d'horreur pénétré...
Il dit qu'une lionne, au fond de l'ombre obscure,
Rugit sur les degrés du temple de Mercure ;
Qu'un taureau du Clitumne, ô prodige étonnant!
Tandis qu'on l'immolait à Jupiter tonnant,
Du sacrificateur fuyant la main trompée,
S'est abattu devant l'image de Pompée!...
On voit pendre aux frontons d'innombrables essaims ;
Et des guerriers de feu, cavaliers, fantassins.
Sur la nuée ardente, avec de sourds murmures.
Courent, entre-choquant leurs funèbres armures;
Le sang, qui pleut, rougit les pâles horizons ; Et, comme des captifs qui forcent leurs prisons, Les spectres, échappés des profonds ossuaires, Dans la voie Appia traînent leurs blancs suaires 1 Augure plus sinistre encor!... ces beaux coursiers Que de vos propres mains, César, vous nourrissiez; Qui vous portaient parmi les fleuves et les plaines. Refusent l'orge pur dont leurs crèches sont pleines, Et, couchés tristement dans l'herbe et dans les fleurs, L'œil vitreux et gonflé, versent de larges pleurs !
CÉSAR
Ma douce Calpurnie, hélas ! bien qu'on me nomme Julius, fils des dieux, — Julius n'est qu'un homme. Toi qui d'un regard tendre et vigilant me suis, Tu me vois, tu me fais plus grand que je ne suisl Ces prodiges aff'reux qui devant nous se dressent, C'est au monde, et non pas à César, qu'ils s'adressent. Et d'ailleurs pouvons-nous éviter notre sort, Qui de l'urne fatale un jour ou l'autre sort?
CALPURNIE
César, on n'entend point l'ouragan, les tonnerres, Gronder pour le trépas des hommes ordinaires ; Mais les volcans du ciel et des monts souterrains S'ouvrent, prophétisant la mort des souverains!
Dix fois un lâche expire avant son agonie : L'homme brave ne meurt qu'une fois, Calpurnie !...