SCÈNE II
Les Mêmes, RUGA.
RUGA
Eh ! bonjour, Cassius.
Il lui donne la main.
Cinna, bonjour aussi.
Je suis vraiment charmé de vous trouver ici; Car vous êtes chez vous rarement, ce me semble.»* — Nous avons à régler un petit compte ensemble.
CINNA, à part.
Il me tient, le bourreau, dans ses ongles crochus 1
RUGA
Cette fois, vous paierez .
CINNA
Est-ce qu'ils sont échus, Nos billets?
RUGA
Vous avez deux jours.
CJNNA, à part.
Monstre d'usure !
RUGA
Jusqu'aux ides de mars.
CINNA
Nous serons en mesure.
LA FÊTE DES LU PERCALES. Siy
RUGA
Tâchez; car je suis las des renouvellements; Et je serais contraint, pour mes recouvrements, De vendre, avec un tas d'inutile bagage, Vos aïeux, que chez moi vous avez mis en gage.
CINNA
Quoi! vendre mes aïeux?...
RUGA
Oui, bustes et portraits.
CINNA
Et vous auriez ce cœur, vous, Ruga ?
RUGA
Je l'aurais.
Prenez-y garde, — avec ces nobles effigies. On criera, sans respect des généalogies, Et l'arbre de famille, et le vieux parchemin : Tout, jusqu'à votre anneau de chevalier romain.
CASSIUS
C'est trop juste, — agissez de la sorte avec d'autres; Mais Cinna, — vous savez , mon cher, qu'il est des nôtres ?
RUGA, avec saisissement.
Il est des nôtres, lui !
Bas à Cassius.
Vous avez eu grand tort.
Un poète! — le mettre avec nous! — Par Castor!
3i8 LE TESTAMENT DE CÉSAR.
Il nous trahira tous pour le plus fade éloge. CINNA, bas à Cassius.
Dans un cœur d'usurier, quoi ! ton secret se loge? Nous serons tous vendus !
CASSIUS , bas.
Sois tranquille, en songeant Qu'il abhorre César plus qu'il n'aime l'argent. — Les choses vont marcher si bon train, que personne Ne pourra nous trahir. Calme-toi.
CINNA
Je frissonne...
Depuis quelques instants, Ruga observe avec inquiétude ce qui se passe dans la rue à gauche.
RUGA, à Cassius.
Qu'est-ce qu'ils font là-bas? Cette foule... Voyez!
CASSIUS, regardant.
Oui, les meneurs! — Un tas d'esclaves soudoyés Du futur roi César couronnent les statues!...
CINNA, avec emphase.
Qui bientôt sous nos pieds rouleront abattues!
RUGA
Quand on songe pourtant que, parmi ces coquins, Plus d'un coiffe César du bandeau des Tarquins, Parce qu'il s'imagine, entre mille folies. Voir par le roi César les dettes abolies?
LA FÊTE DES LU PERCALES. 3i9
CASSIUS, à Cinna.
Va, cours chez nos tribuns. Qu'ils viennent à l'instant ; Qu'ils viennent disperser ce peuple! — Moi, j'attend Quelqu'un...
CINNA
*Songe à Brutus ! — Pour que tout s'accomplisse, Il faut absolument qu'il soit notre complice.
Tout sera décidé demain.
Cinna s'éloigne rapidement.
RUGA, qui a entendu les derniers mots de Cassius.
C'est effrayant !
Quel bonheur que César ne soit pas défiant!...
A Cassius.
De nos réunions quelque chose transpire... On parle du Sénat dont la moitié conspire ; Et toutes ces rumeurs font, en se propageant, Un tort considérable aux affaires d'argent !... Ami, ne hasardez sans Brutus, rien de grave : Quand nous aurons Brutus, moi, je serai plus brave; Car c'est l'homme important! N'allez pas oublier Qu'on ne peut rien sans lui : c'est notre bouclier!. .
CASSIUS, brusquement, avec humeur.
Restez-vous pour la course ?
RUGA
Oh! non, j'ai quelque affaire.
CASSIUS
Ah!
RUGA
Des recouvrements très-arriérés à faire.
CASSIUS
Mais c'est aujourd'hui fête; et, devant le préteur, Vous ne pourriez citer un mauvais débiteur.
RUGA, avec colère.
C'est encor toi. César, toi qui nous intercales, Dans le milieu de mars, ce jour des Lupercales, Que nous fêtions jadis au mois de février! — Mais, en affaire, on suit le vieux calendrier; Et nos comptoirs de banque, ainsi que les boutiques, Resteront jusqu'au soir ouverts sous les portiques.
CASSIUS
César règle à son gré le temps, — César est Dieu!
RUGA
Il n'est pas encor roi, — Voyez Brutus...
CASSIUS, avec impatience.
Adieu.