SCÈNE V
Les Mêmes, moins CASSIUS ; — les tribuns FLAVIUS ET MARULLUS, — UN CHARPENTIER, un COR- DONNIER, puis UNE FOULE d'artisans DE TOUS LES MÉTIERS, en habits de fête.
MARULLUS, avec colère.
Quelle foule ! et pourquoi tant crier ? Est-ce fête aujourd'hui dans le calendrier? Non. — Depuis Marius et les guerres civiles. Cette course n'est plus d'usage dans nos villes. — Allons, dispersez-vous!
A un citoyen.
Toi, quel est ton quartier ?
LE citoyen.
Le Vélabre, tribun.
MARULLUS
Ton état?
le citoyen.
Charpentier.
MARULLUS
Sans tablier de cuir?
LE CITOYEN
On n'en met pas, — les fêtes.
MARULLUS
Va le prendre.
LE CITOYEN
J'y vais.
Marullus s'approche de l'estrade.
LE MAITRE TAPISSIER, déployant une draperie.
Nous travaillons, nous.
MARULLUS
Faites! — Mais ailleurs qu'au Forum, avec moins d'embarras, Vous pourriez, citoyens, occuper mieux vos bras.
A un autre artisan.
Ton métier?
l'artisan.
Médecin.
marullus.
Toi?
l'artisan.
De vieilles chaussures; Des brodequins percés je recouds les blessures; Je suis leur Esculape, — et les plus fiers Romains Marchent, bon gré mal gré, sur l'œuvre de mes mains;
MARULLUS
Et pourquoi mènes-tu par la ville en débauche
Tous ces gens, qui s'en vont courant à droite, à gauche ?
l'artisan.
D'abord, pour qu'en courant ils usent leurs souliers : C'est mon profit. — Et puis, tribun, vous oubliez Que notre dictateur, le pontife suprême, A la course tantôt doit présider lui-même ; Et nous sommes venus, jeune, vieux, — grand, petit, — - Pour voir monter César au trône qu'on bâtit.
MARULLUS
Oui ! comme vous veniez jadis pour voir Pompée, Vils Romains, qu'un tyran fouette de son épée ! Esprits changeants, cœurs durs, blocs de pierre et d'airain, Fils dégradés! bâtards du peuple-souverain! Vous, que je vis cent fois, ô plèbe sans entrailles, Vos enfants dans les bras, suspendus aux murailles, Groupés sur les créneaux, entassés sur les tours Où votre multitude effrayait les vautours, — La tête, de sueur ou d'orage, trempée.
Attendre du matin au soir le grand Pompée, Lâches! comme aujourd'hui vous attendez César!... Et, dès qu'au loin vos yeux apercevaient son char. Vos applaudissements, vos clameurs frénétiques Jusqu'au Mont Janicule ébranlaient nos portiques; Et des monceaux de fleurs, des touffes de laurier Pleuvaient sur le timon du quadrige guerrier, Dans ce même Forum, ingrats, oili vos hommages De ce nouveau Tarquin couronnent les images! — Rentrez dans vos maisons! et, tombant à genoux. Priez les dieux, afin qu'ils détournent de nous
Le fléau qui va fondre avec la servitude Sur votre perfidie et votre ingratitude !