DÉDICACE
connaître, je lus un jour dans une de vos plus intéressantes leçons sur /'Œdipe de Voltaire comparé à celui de Sophocle cette page lumineuse :
« La Harpe trouve que Voltaire a perfectionné le drame de Sophocle. Tout ce qui^ dans la pièce française, est orné, brillant, selon le goût moderne, lui paraît supérieur à l'éloquente simplicité du grec. Il ne songe ni à la couleur antique, ni à la gravité que demande la religieuse terreur du sujet. Le marbre divin de Sophocle lui paraît une pierre brute qu'il a fallu polir; et il remercie Voltaire d'avoir pris ce soin. ■ \
« Ce n était pas ainsi que pensait Racine lorsque, dans ses admirables imitations, il s'abstenait du théâtre de Sophocle, comme d'un modèle immuable et trop pur w
Et plus loin :
« Racine lui-même, Racine, toujours le plus admirable, le plus inspiré des imitateurs du génie antique, est-ce dans ses tragédies grecques-françaises qu'il faut chercher son chef-d'œuvre? Ce qu'il change, ce qu'il mêle, ce qu'il ajoute à ses modèles, dans Phèdre et dans Iphigénie, tout cela soit dit avec adoration du génie de Racine, est-ce un progrès ou un expédient de l'art ?......
fr DÉDICACE. 5
« Quand la statue était faite et animée par le ciseau grec, la défaire et la recomposer c'était en altérer la grâce primitive ; il eût mieux valu peutêtre en faire une simple et fidèle copie, sans autre nouveauté que l'expression. »
J'étais jeune alors ; je songeais au théâtre, sans avoir encore osé l aborder. Je relus souvent, je méditai cette page féconde et pleine d'utiles conseils. Ce fut une clarté dans mon esprit. De ce moment je n'eus plus quhine pensée, qiiun désir : me pénétrer de Sophocle, traduire Œdipe roi fidèlement, religieusement, et le transporter sur la scène française avec ses chœurs, vers pour vers, sans changements, sans nul sacrifice au goût moderne, simple et grandiose, dans toute son horreur tragique.
Quin:(e ans plus tard, mon vœu était réalisé. La maison de Corneille^ qui possédait encore un tragédien, digne héritier de Talma, représentait Œdipe roi devant une foule émue. Paris battait des mains au drame de Sophocle ; et vous, cher maître, qui depuis longtemps avie\ presque oublié le chemin du théâtre, ce soir-là, comme un vieillard d'Athènes dans une fête grecque, vous étie^ venu, curieux et défiant, pour voir ce quon avait fait du grand tra • gique de la Grèce, de ce drame illustre que l'Antiquité nommait le drame-roi.