ACTE V
Que toutes les douleurs sur moi ne peuvent rien :
Car si ma triste vie autrefois fut sauvée,
C'est qu'à des maux plus grands elle était réservée.
Eh bien donc! mes destins, qu'ils soient tous accomplis !
Pour mes enfants!... Ne prends nul souci de mes fils :
Ils sont hommes, Créon; forts contre la misère,
Mes fils ne manqueront jamais du nécessaire.
Mais je confie aux soins de ta noble amitié
Mes deux filles, hélas! bien dignes de pitié,
Qui, toujours partageant ma fortune prospère.
Près de moi s'asseyaient à la table d'un père !
Protége-les!... et puis... laisse-moi les serrer
Dans mes bras, sur mon cœur! et laisse-nous pleurer.
O prince généreux, que ta naissance honore,
Accorde-moi la grâce que j'implore !
Si de mes mains je pouvais les toucher, Oh! je croirais les voir encore!...
Sur un signe de Créon, les deux filles d'Œdipe sont amenées par Une femme du palais.
Grands dieux! ... n'entends-je pas ce que j'ai de plus cher? Mes filles, qui versent des larmes?
Créon, dans sa pitié, M'aurait-il envoyé Ces doux objets de mes tendres alarmes? Si ce n'est qu'une erreur, elle est pleine de charmes !
CRÉON
Ce n'est pas une erreur: je savais ton désir, Et je t'ai procuré ce douloureux plaisir !
ŒDIPE
Eh bien ! règne et prospère ! et que les Destinées, Inclémentes pour moi, veillent sur tes années! — O mes enfants, où donc êtes-vous? Approchez !...
* Ici • ! ^ Que dans mes bras je vous presse !... Touchez,
* O mes enfants, touchez cette main fraternelle
* Qui sur les yeux d'un père a mis l'ombre éternelle!
11 les serre contre son cœur.
* Sans me connaître, hélas ! c'est moi qui vous formai
* Dans le sein malheureux qui m'avait renfermé !
Mes yeux, ne pouvant plus vous voir, n'ont que des larmes. Quand je pense aux longs jours d'amertume et d'alarmes. Qui vous restent à vivre au milieu des mortels ! A quelle auguste fête, à quels jeux solennels Oserez-vous paraître ? à quelles assemblées, Sans revenir en pleurs et de honte accablées ? Et pour vous de l'hymen quand viendra la saison. Mes filles, qui voudra conduire à sa maison, Oh ! qui voudra porter dans sa couche funeste Mon opprobre et le vôtre, et le poids de l'inceste ?
* Car est-il un malheur qui n'ait fondu sur vous ?
* Votre père a tué son père! il fut l'époux
* De celle qui l'avait enfanté! Votre père
* Vous a donné le jour dans les flancs de sa mère! Vous entendrez partout ce reproche inhumain. Qui voudra joindre alors sa main à votre main?...