SCÈNE IX
La tempête redouble de violence. — Pluie et grêle; les éclairs se croisent dans tous les sens, la foudre tombe.
Entrent LEAR et SON BOUFFON, courbés sous l'orage.
LEAR, les cheveux épars et flottants.
Vents, soufflez! faites rage!... ô vents, crevez vos joues! Et toi, rauque tempête, ouragan qui secoues La terre!... fais bondir, lance avec les rochers Ces montagnes de flots par-dessus nos clochers!... Vous, éclairs sulfureux, prompts comme la pensée, Courriers au vol ardent de la foudre insensée Qui fracasse le chêne, abattez-vous sur moi!... Brûlez ma tête blanche!... Et toi,, tonnerre, toi. Brise le globe entier! — et, des cieux où tu roules, Écrase la Nature, anéantis ses moules; Disperse d'un seul coup, et pour l'éternité, ; Tous les germes qui font l'ingrate humanité!
O noncle, une maison bien sèche, où l'on m'essuie! L'eau bénite de cour vaut mieux que l'eau de pluie!... Ne restons pas dehors, bon oncle... Rentre donc.
2o8 LE ROI LEAR.
Rentre, pour demander à tes filles pardon!... Cette nuit n'a pitié ni du fou ni du sage.
LEAR
Gronde à faire éclater ce vaste ciel, orage!
Pluie et feux, jaillissez!... Éléments, frappez tous!
Je ne vous taxe pas d'ingratitude, vous!...
Tonnerres, ouragans, monstrueuses familles.
Pluie et feux, vents, frappez!... Vous n'êtes point mes filles!
Vous qui me torturez dans vos jeux triomphants.
Je ne vous avais point appelés mes enfants;
Je ne vous ai donné ni sceptre ni couronne;
Vous ne me devez rien!... Frappez! Je m'abandonne
A toutes vos fureurs, pauvre jouet brisé!... .
Moi, l'inlirme vieillard, débile et méprisé! —
Mais je vous traiterai de serviles ministres.
Vous qui prostituez vos colères sinistres
A' deux tilles sans cœur!... Vous qui frappez si bien
Sur un front aussi vieux, aussi blanc que le mien!
C'est une lâcheté ! .
LE BOUFFON
Comme dans la tempête, Le toit d'une maison coifferait bien ma tête! 11 chante.
* Le mortel qui veut prendre femme,
* Avant d'avoir une maison, —
* Perd la raison,
* Le jour qu'il a trouvé Madame!
* Car vous devez savoir