ACTE III
Jusqu'au premier chant du coq Tourne, tourne... Dieu nous sauve!
Il bondit en tournant autour du Roi, qui le suit d'un œil effaré. LE BOUFFON.
Cette infernale nuit va tous nous rendre fous i
LE MENDIANT
Prends garde au noir esprit, qui vole autour de nous. Obéis à ton père, ainsi qu'à Dieu lui-même ; Tiens toujours ta parole et jamais ne blasphème, Ne sois pas orgueilleux de ton riche pourpoint, Et la femme d'autrui, ne la convoite point! — Tom a froid !
LEAR
Qu'étais-tu?
I LE MENDIANT
Moi? L'esclave des belles.
Vain de cœur et d'esprit, trouvant peu de rebelles, Je frisais mes cheveux, je cultivais ma peau. Et des gants parfumés décoraient mon chapeau. Je m'endormais, rêvant des voluptés sans nombre, Et, pour les accomplir, je m'éveillais dans l'ombre. — Je faisais des serments, serments fallacieux. Et les brisais, parjure, à la face des cieux !... Cœur fourbe, main sanglante, œil faux, langue traîtresse. Du porc fangeux et lourd j'imitais la paresse. L'astuce des renards, la rapine des loups. Comme un dogue enragé, toujours sombre et jaloux. Comme un lion grondant, je fondais sur ma proie!... III. 19
2iS LE ROI LEAR.
Que le frémissement d'une robe de soie,
Que d'un soulier mignon le bruit doux et moqueur
A la femme jamais n'abandonnent ton cœur!
Eloigne, redoutant les folles amourettes,
Ton pied des mauvais lieux, ta main des gorgerettes,
Ta plume des billets de l'usurier câlin ;
Et surtout garde-toi des pièges du malin!...
Oh!...
Grelottant.
Toujours, à travers la ronce qui tressaille, Le vent froid souffle, et tord l'épineuse broussaille I
L'orage continue.
LEAR, regardant le mendiant.
Dans la tombe profonde, hélas! tu serais mieux Qu'ici, livide et nu, sous la rage des cieux!
Il s'approcne de lui.
Considérons-le bien. L'homme est là, sans parure... C'est lui. — Tu ne dois pas aux bêtes leur fourrure j Tu n'as pas emprunté sa laine à la brebis; Le ver n'a pas iilé tes somptueux habits.
Montrant Kent et le bouffon.
Ha! nous sommes ici trois hommes, ô Nature, Déguisés, frelatés!... Voici la créature!
Il désigne le mendiant.
L'homme vrai, sans mélange, à pfésent je le voi. N'est qu'un pauvre animal, foible et nu comme toi!
Arrachant ses vêtements.
Masques, déguisements, tombez!