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Pluie et feux, vents, frappez, vous n'êtes pas mes filles ! Vous, qui me torturez dans vos Jeux triomphants, Je ne vous avais pas appelés mes enfants; Je ne vous ai donné ni sceptre ni couronne, Vous ne me devez rien, — frappez !
En ce moment, véritablement plein de grandeur, de majesté, de poésie, de tout ce qu'on cherche dans tout le théâtre actuel et qu'on n'y trouve point, la salle, transportée, a éclaté tout entière en applaudissements.
Puis est arrivée la scène du mendiant, si terrible dans Shakspeare, non moins terrible dans son traducteur.
Nul ne s'est inquiété des modifications que M. Jules Lacroix avait fait subir au poète anglais. Tous les spectateurs, connaissant ou ne connaissant pas Shakspeare, ont accueilli Tom comme un simple mendiant, et tous ont frissonné au terrible Tom a froid, répété à chaque instant par cet homme vêtu d'un lambeau de tunique et d'un reste de manteau.
Il faut dire que Taillade, qui faisait Tom, a joué d'une prodigieuse façon toute sa scène. — Taillade est un de ces rares artistes que je citais l'autre jour et qui sont à la hauteur des rôles de Shakspeare. — Taillade et Beauvallet, très-bien secondés d'ailleurs par le bouffon et le comte de Kent, ont fait de cet acte une des apparitions les plus magistrales que nous ayons jamais vues. — Toute la salle était penchée sur la scène.
Dans l'acte suivant, Lear est vengé par ses filles ellesmêmes. Gonerille, prise à la fois par l'ambition et par un amour adultère, empoisonne Régane. Cordélia débarque à Douvres avec une armée française, bat l'armée de Cornouailles ; mais, tout battu qu'il esi, Cornouailles attire Lear et Cordélia dans un piège. Cordélia y laisse la vie, et Lear, à qui l'ingratitude de ses filles, la pluie, les vents, les éclairs, la foudre, n'ont pu ôter que la raison, meurt désespéré sur le corps de Cordélia, qu'il a chassée et maudite.
L'œuvre est immense, et l'auteur, grand poète dans la pensée et dans la forme, lui a laissé son allure toute ahakspea-
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rienne; aussi le succès a-t-il été complet et le nom de M, Jules Lacroix a-t-il été proclamé au milieu des applaudissements de . cet intelligent parterre de l'Odéon^ le plus intelligent de tous les parterres.
Mil" Agar, chargée du rôle ingrat de Gonerille, a été tout ce qu'elle pouvait être dans le rôle, — belle et digne, — ' Sa figure, calme et régulière, se prête peu aux impressions de la colère et de la haine, et j'aime mieux pour elle les sereines régions où planent Andromaque et Esther, que la sphère orageuse où grondent les Camille et les Gonerille.
Mlle Sarah Bernhardt est une admirable Cordélia, belle comme les anges et les amours réunis, — pleine de cœur, de sentiment et de poésie, — mais que l'on brisera physiquement en lui donnant des rôles non pas plus forts que son intelligence, mais plus lourds que ses forces. Que deviendrait la pièce, si son charmant interprète venait à faiblir, et qui la remplacerait s'il fallait la remplacer! — En attendant, nous espérons que les applaudissements la soutiendront, — et, Dieu merci, c'est un cordial qui ne lui manquera point.
Quant à Beauvallet, dans tout son rôle, et quant à Taillade, dans son unique scène, nous le répétons, ils ont été au-dessus de tout éloge.
En somme, grand succès pour M. Jules Lacroix, pour le
théâtre de l'Odéon et pour toute l'école de i83o, qui dérive de
Shakspeare.
Alex. Dumas.
{UArtagnan. — 9 avril 1868.)
On a fait bien du chemin depuis l'époque où l'on sifflait par patriotisme la troupe anglaise venue en France pour représenter Shakspeare. Celui que Voltaire appelait Gilles et qu'il qualifiait spirituellement de sauvage ivre a été reconnu comme un des plus grands poètes de l'humanité, et il siège parmi les dieux du génie, non loin d'Homère, à côté d'Es-
chyle, les pieds sur Tescabeau d'ivoire, dans le pur rayonnement de l'apothéose La victoire est complète.
Il faut remercier M. Jules Lacroix, l'auteur du Testament ^e César, de Valéria et de Louis XI, de ce dévouement envers les grands maîtres qui lui fait abandonner son œuvre propre pour se mettre au service du génie et le traduire dans son vers robuste, ample et coloré. On lui doit déjà Œdipe roi et Macbeth. Il a non moins bien compris le génie grec que le génie anglais, Sophocle que Shakspeare. D'une main également sûre, il sait tailler le marbre blanc antique et jeter au moule le bronze romantique, bouillonnant comme une lave, et il vient de nous montrer une statue en pied du roi Lear d'une étonnante ressemblance, qu'il a, pour qu'on la vît mieux, désobstruée des intrigues parasites qui en masquaient quelques profils, comme les lierres et les plantes grimpantes voilant à demi la pierre qu'elles enlacent. Mais rien n'a été altéré dans la pensée et la poisie du maître; ce ne sont là que des sacrifices nécessaires d'optique théâtrale. Tout ce qui reste est du Shakspeare pur et franc; chaque vers sonne comme une pièce d'or frappée sur du marbre et ne contient aucune paille.
(/cf Th. Gautier compare le drame de VOdéon avec celui de Shakspeare.)
On voit que M. Jules Lacroix a dédoublé cette intrigue qui, dans la pièce de .Shakspeare, s'enlaçait comme les serpents autour du caducée. Il a supprimé toute l'histoire de Glocester et de ses deux fils, l'un légitime et l'autre bâtard, dont les luttes fratricides s'enchevêtrent hideusement avec la lamentable histoire de Lear. Il a bien fait sans doute, et au point de vue français la pièce y gagne. Mais un temps viendra, et ce temps n'est pas éloigné, nous l'espérons, où l'on pourra jouer Shakspeare intégralement, sans coupure, sans accommodation d'aucune sorte, en prenant la traduction de François-
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Victor Hugo ou d'Emile Montégut, à moins que M. Jules Lacroix n'en fasse lui-même une complète.
Beauvallet est superbe dans le rôle du roi Lear, sa plus belle création peut-être. Sa voix profonde, avec ses tonnerres et ses éclats de cuivre, est faite pour souffler des tirades à travers cette trompette hideuse des malédictions que nulle part Shakspeare n'afait sonner avec un accentplus terrible dans le mugissement des vents et de la foudre. Taillade n'a qu'une scène, celle du mendiant possédé, du pauvre Tom que Lear rencontre sur la bruyère pendant la nuit d'orage; mais cette scène unique vaut tout un rôle. Il y est si étrangement et si diaboliquement fou qu'il vous donne le frisson; celui-là a véritablement le diable romantique au corps : M™» Agar est une belle et sculpturale Goneril : regard de vipère dans un masque de marbre; et M''* Sarah Bernhart, qui représente la douce Cordélia, meurt
de la plus admirable façon.
Théophile Gautier,
(Moniteur universel. — 14 avril 1868.)
Nous ne voulons pas attendre au feuilleton prochain avant de signaler le succès complet et très-mérité du nouvel ouvrage de M. Jules Lacroix, le Roi Lear. Le Roi Lear était, sans contredit, la plus difficile à mettre à notre théâtre de toutes les tragédies de Shakspeare. Chacun sait que le Roi Lear est l'un de ces drames primitifs dans lesquels trois ou quatre actions, différentes celle-ci de celle-là, s'entremêlent et se croisent de telle sorte, que plus d'une fois l'intérêt s'arrête et se brise au plus beau moment. Ce grand génie était plein de caprices; il obéissait à l'inspiration plus qu'il n'eût fallu peut-être; enfin, sûr d'être écouté, il ne s'inquiétait guère des lois les plus simples de la logique. Et cependant, quelle immense tentation pour un poète habile et très-instruit des choses de son art, bon écrivain, plein d'énergie et grand lutteur, de s'emparer en maître absolu d'une pareille fable! Elle
a tenté tous les chercheurs d'aventures, et cette fois l'auteur du Testament de César vient d'accomplir cette tâche illustre. Il a respecté naturellement toutes les beautés hors d'atteinte, et ces respects étant rendus à Shakspeare, il n'a pas hésité à trancher dans le vif de ces longs détails. Il a jeté la plus sincère clarté sur le roi Lear, toute pitié sur Cordélia, toute horreur sur Gonerille et Régane. Un nouveau personnage introduit par bonheur dans la grande scène où la folie, et la tçmpête, et tous les éléments de désordre accomplissent leur chef-d'œuvre, a produit le plus grand effet. Pas un des spectateurs ne s'est douté que ce double rire entre ces deux douleurs ne fût pas de Shakspeare. Voilà certes une fraude éloquente dont M. Jules Lacroix peut être fier.
Donc cette représentation du Roi Lear est excellente. Elle a tenu jusqu'à minuit la foule attentive et curieuse; la renommée et l'honneur de M. Jules Lacroix ne pouvaient espérer un plus digne agrandissement.
Jules Janin.
{Journal des Débats. — ro avril 1868.)