‹ ThéâtreChapitre 200 sur 201 · ID I · texte numérisé non relu

ID I

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. "iS;

Ne fut plus adore !... C'est un amour vainqueur, Immense et débordant, plus vaste que mon cœurl

C'est au tour de Re'gane de parler.

Elle s'approche et dit :

Gonerille a parlé tout comme eût fait Réganc ! De son cœur et du mien sa bouche était l'organe... Sire! elle ne va pas seulement assez loin, Car je n'ai qu'un bonheur, une joie, un besoin : Vous aimer, ô mon père!... Et toutes les ivresses Des plus doux sentiments, les plus chères caresses, Tout ce qui n'est pas vous, je le hais, je le hais !

Alors le roi Lear s'adresse à Cordélia, la plus jeune de ses filles :

Mais vous, ô mon bonheur ! dernier présent des cieux ; Le dernier, mais non pas le moins cher à mes yeux. Vous que déjà la France, aux vignes empourprées. Nomme l'astre charmant de ses belles contrées. Ma fille, après vos sœurs, pour obtenir de nous Un lot plus riche encor, voyons, que direz-vous ?

CORDÉLIA

Rien, monseigneur.

LEAR, avec surprise.

Rien ?

CORDÉLIA

Rien.

LEAR, sévèrement.

Parle d'une autre sorte Ma fille, ou de ce rien, tremble que rien ne sorte

CORDÉLIA

Je vous aime, seigneur, les cieux m'en sont témoins ! Avec toute mon âme!... Hélas! ni plus, ni moins!

LEAR

C'est tout ?

CORDÉLIA

C'est tout. Mon cœur n'a pas d'autre langage.

LEAR

Cette froide réponse!... à moi. Je vous engage

A la modifier... Cette réponse-là

Pourrait vous nuire. Allons, allons, corrigez la!

Parlez.

CORDÉLIA

Mon bon seigneur, je vous dois la naissance; Vous m'avez bien aimée!... et ma reconnaissance, Ma tendresse à vos soins paie un juste retour! Moi, je vous obéis, je vous aime à mon tour. Si vous saviez combien je vous aime et vénère! Elles disent, mes soeurs, n'aimer rien sur la terre, Que vous... Pour tout le reste, aversion, mépris! Alors, pourquoi mes sœurs ont-elles des maris? De ce lien sacré, — c'est dans l'ordre suprême, — Des enfants peuvent naître.. . On est mère, on les aime, Tl faut bien'qu'on les aime! Au jour de notre hymen, L'époux qui de mon cœur recevra cette main, Emportera peut-être, en me nommant sa femme, Une part de mes soins, la moitié de mon âme. De mes affections et de mon dévouement! Oh! oui, je l'aimerai, seigneur, en vous aimant; (Lar je n'épouserai personne, je l'espère, O mes sœurs, pour n'aimer comme vous, que mon père !

Mais ce langage est trop simple pour toucher Lear après les paroles emphatiques de ses deux filles aînées. Il ne croit pas à l'amour de Cordélia — il la maudit — et l'abandonne sans dot au roi de France, qui la prend pour sa beauté.

Vous le voyez, rien de plus simple et de plus humain.

Un homme partage ses biens entre ses deux filles — à la condition que ses enfants le recevront tour à tour chez eux avec sa suite, et le défraieront de tout — selon ses besoins — aucun autre contrat que l'amour filial ne règle ce qui lui est dû.

Il n'a rien à attendre de sa troisième fille, il l'a chassée et mariée loin de lui en pays étranger, en France.

On devine le reste.

Les deux filles auxquelles il a tout donné sont ingrates. La

seule dans le cœur de laquelle la pitié filiale ait son autel, est celle non-seulement à qui il n'a rien donné, mais qu'il a maudite.

Tour à tour chassé par Gonerille et par Régane, il se trouve, par une nuit d'orage, sans asile, perdu dans une lande déserte, en proie à la tempête, aveuglé par les éclairs, assourdi par la foudre.

Rien de plus beau et de plus poétique que cet acte. La mise en scène, dirigée par M. de Chilly, dépasse tout ce que l'on a vu jusqu'ici en réalité; c'est bien le vent, c'est bien la pluie, c'est bien la foudre, ce sont bien les éclairs, c'est bien la nuit, une nuit de désolation, dans l'obscurité de laquelle errent des spectres.

Et quels spectres, — un roi fou, — son bouffon, — un dernier serviteur resté fidèle à l'exil, — et un mendiant.

Beauvallet, qui fait le roi Lear, est splendide dans cette scène quand, les bras étendus, les cheveux flottants, à la bise, il s'écrie :

Vents, soufflez! faites rage; ô vents, crevez vos Joues,

Et toi, rauque tempête, ouragan qui secoues

La terre! fais bondir, lance avec les rochers

Ces montagnes de flots par-dessus nos clochers.

Vous, éclairs sulfureux, prompts comme la pensée,

Coursiers au vol ardent de la foudre insensée

Qui fracasse le chêne, abattez-vous sur moi,

Brûlez ma tête blanche; et toi, tonnerre, toi, \

Brise le globe entier, et, des cieux où tu roules,

Ecrase la nature, anéantis ses moules;

Disperse d'un seul coup et pour l'éternité

Tous les germes qui font l'ingrate humanité !

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