XVI II. Y A TRENTE-CINQ ANS
douze mille vers à peu près), un peu revus, s'il m'en reste le temps, et remis sur le métier, comme on disait jadis du vivant de Boileau, apparaîtront peut-être quelque jour comme un débris de Fœuvre énorme que j'avais entreprise et qui m'a dévoré tant d'heures que j'aurais pu mieux employer.
Pendent opéra interrupta, minœque
Murorum ingénies
Voilà donc ce qui menace encore le public.
Saint-Germain, ce 24 octobre 1874.
MACBETH
Directeur du second Théâtre-Français (Odéon).
Mon cher de la Rounat,
Nous venons d'avoir un splendide succès. A Shakspeare seul en appartient la gloire! Mais, à côté de cette gloire, s'il y a quelque honneur à partager entre vous et moi, qu'il me soit permis de vous faire votre part large et bien légitime. Dans ce grand spectacle où revit le chefd'œuvre de Shakspeare, vous n'avez rien négligé, pas le moindre détail, pour concourir à l'harmonie de l'ensemble. Le travail, le temps et la dépense, rien n'a pu vous arrêter dans cette courageuse tentative. C'est avec enthousiasme, c'est avec amour (vous me le disiez encore hier), que vous avez consacré pendant trois mois tous vos moments, toutes les ressources de votre beau théâtre à la représentation du plus magnifique drame de ce poëte créateur, aussi grand qu'Eschyle!
Sans vous préoccuper mesquinement du chiffre des recettes, dans ce temps de prosaïsme, hostile aux œuvres sérieuses, vous avez fait pour Shakspeare, à vos risques
et périls, ce qu'on ne fait plus guère aujourd'hui que pour les féeries stupides et les exhibitions misérables, — vous avez fait pour Shakspeare ce que les Anglais euxmêmes ne font pas toujours. Votre ame d'artiste a voulu montrer, pour l'enseignement du théâtre contemporain, que, dans les questions d'art et de poésie, vous ne marchandez pas avec les poètes.
Je vous remercie donc, et c'est du fond du cœur !
Ce noble, ce vaillant théâtre de l'Odéon, qui a déjà redressé tant d'injustices littéraires, ce théâtre auquel nous devons plus d'un chef-d'œuvre méconnu (entre autres l'Honnf.ur et l'Argent de notre cher Ponsard), a bien voulu, comme un hôte généreux, ouvrir sa porte, toute grande, à Shakspeare qui demandait asile.
La presse tout entière, le public tout entier, ne vous ont point donné tort; et pour vous, comme pour Shakspeare, j'en suis tout heureux!
Veuillez, je vous prie, témoigner ma vive gratitude à tous ceux qui, dans cette grande tâche, nous ont secondés avec dévouement.
Remerciez surtout l'artiste intelligent, profond, plein d'une sombre énergie, qui, bien loin de fléchir sous le rôle écrasant de Macbeth, semble animé du grand souffle shakspearien.
C'est Rouvière avec autant de fougue, et plus d'étude.
Merci encore, et tout à vous.
Jules Lacroix.
Ce 20 février i863.
TOST-SCRITTUSM
DE LA DEUXIÈME ÉDITION DE MacbetJl.
Mon cher directeur,
Un dernier mot. Quelques jours encore, et nous atteignons ce chiffre envié : la centième représentation de Macbeth.
Habent sua fata libelli, comme dit le vers latin. Étrange destinée de ce drame! Depuis son origine, vers cette époque ardente d^Hernani, que de transformations il a subies, que de vicissitudes! Vous ai-je dit qu'Alexandre Dumas, un instant directeur de votre beau théâtre (il le fut huit jours, sans être nommé officiellement), devait inaugurer son règne par la représentation de mon drame de Macbeth, traduit vers pour vers, sans aucune modification, sans aucun retranchement (j'en excepte la scène du portier ivre)? 11 avait imaginé un système de décors fort ingénieux, qui se prêtait, sans baisser le rideau, à tous les changements de scène, les plus fréquents et les plus rapides; il se promettait surtout un effet colossal de la forêt qui marche. La troupe se formait déjà, Rouvière en tête. Ce fut un rêve de quelques jours. Ma traduction, fort aimée de Gérard de Nerval et de Théophile Gautier, rentra pour des années dans mes armoires.
Le jour vint où Rachel, qui venait de lire un superbe article de Gautier sur Shakspeare et ma traduction littérale, voulut absolument jouer Ladj^ Macbelh. La gloire in. ï.
de mistriss Siddons, surnommée la reine de la tragédie, tourmentait celle qui n'eut pas et n'aura peut-être jamais d'égale sur notre scène. Elle me fit demander fort instamment de tailler au plus vite un drame possible dans l'étoffe beaucoup trop flottante de Shakspeare. J'acceptai. En 1849, mes idées n'étaient plus les mômes qu'en i83o sur la nécessité de mettre Shakspeare au théâtre textuellement, intégralement, dans toute son ampleur luxuriante et touffue, sans le moindre changement, sans la moindre omission. Alexandre Dumas lui-même avait modifié sa manière de voir; il croyait maintenant Shakspeare impossible avec ses décors multiples et ses nombreuses scènes parfois trop détachées les unes des autres. Je me mis donc à l'oeuvre, et, huit jours après, je lisais un drame presque improvisé à la grande tragé^ dienne, qui me semblait dans l'enthousiasme.
Mais au théâtre, comme dans la chanson, la fortune et les flots, les amours sont changeants... surtout les grands artistes. Quel vent avait soufflé, quelle influence, quel caprice ? Je ne l'ai jamais su. Toujours est-il que Rachel ne trouvait plus le rôle de lady Macbeth ^55^:5' important^ et qu'elle le refusait tout net comme elle refusa plus tard le magnifique rôle de Charlotte Corday, et celui non moins beau, non moins tragique de Médée^ qui l'un et l'autre semblaient faits pour elle, pour elle seule.
Rachel, ne voulant plus jouer lady Macbeth, ce rôle admirable entre tous, il n'y avait plus guère à songer au Théâtre-Français. Corneille lui-même et Racine, ~ sans Rachel, — alors, c'était la salle aux trois quarts vide : Shakspeare eût fait le désert!... Sans Rachel, — toute pièce en vers, tragédie ou drame, était morte d'avance.
Bien des années se passèrent, et je pensais à d'autres ou-
vrages, lorsqu'un jour, vous aussi, mon cher de la Rounat, vous vîntes me demander mon Macbeth. Mais cette fois, plus de fausses promesses, plus de mécomptes! J'eus le bonheur de trouver l'homme de parole et l'artiste réunis en vous. Quel zèle! quelle ardeur! quei dévouement à Shakspeare \
Vous ne pouviez pas me donner une Rachel, — l'incomparable statue grecque dont le moule est brisé! Mais, en revanche, quels bons, quels braves et intelligents comédiens!
Enfin, à quelque chose malheur est bon! dit la sagesse antique. Mon drame, si brusquement taillé dans le chef-d'œuvre, devait nécessairement se ressentir un peu de la hâte qu'on m'avait imposée. Depuis, j'avais eu le temps de refondre tout l'ensemble, de mieux coordonner les scènes, de conserver intactes et religieusement calquées toutes les parties sublimes du chef-d'œuvre, en élaguant certaines choses moins utiles et parfois encombrantes.
En résumé, cette gloire qu'on m'avait offerte., je ne la regrette pas le moins du monde, et j'attends sans inquiétude ma centième représentation.
Tout à vous, mon cher directeur, et merci d'avance. Je ne forme qu'un vœu, c'est que vous gardiez longtemps encore ce beau théâtre de l'Odéon, si utile, qui n'est pas fait pour les mélodrames à grand spectacle!
Ce 19 mai i863.
MACBETH