‹ ThéâtreChapitre 7 sur 201 · XIV IL Y A TRENTE-CINQ ANS · texte numérisé non relu

XIV IL Y A TRENTE-CINQ ANS

juger nous-mêmes sous l'impression du jeu de Kean, de Macready, de miss Smitlison, et nous en parlant si bien dans une note juste, si précise à la fois et si sentie. Car avant de nous le faire accepter, il a fallu pour le Shakspeare, comme aujourd'hui pour le Goethe, comme pour tout ce qui est grand à l'étranger, nous couper les morceaux à l'avance, nous donner petit à petit la becquée, ni plus ni moins qu'aux petits oiseaux ; l'image est vraie à la lettre : comptez un peu les allées et les venues, les reprises et les temps d'arrêt, les bouchées successives : en prose, La Place, Le Tourneur, Guizot, Benjamin Laroche, François-Victor Hugo; et en vers, Ducis avec Talma, un rêve, une création à côté; puis Halévy, une transition, puis les Vigny, les Wailly et les Deschamps, lutteurs fidèles, et Dumas et Meurice, avec leur acteur Rouvière qu'il n'en faut pas séparer, et Jules Lacroix, le dernier de tous, heureux possesseur i. Y sommes-nous enfin ? avons-nous l'estomac fait? Sommesnous assez forts et capables de digérer cette moelle de lion? Je l'espère. ....

I. Sainte-Beuve aurait pu compter parmi les poètes qui ont tenté de reproduire le grand tragique — feu Bruguières de Sorsum, lequel a traduit en vers blancs plusieurs pièces de Shakspeare. C'est un essai consciencieux et remarquable. Peutêtre Sainte-Beuve ne le connaissait-il. pas; moi-même je ne l'ai connu que fort tard. Il faudrait encore citer l'énergique et belle traduction de Jules César, par Auguste Barbier, le Falstaff d'Auguste Vacquerie et de Paul Meurice. Je ne sais pas si la traduction â'Hamlet, de Léon de Wailly, a paru tout

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(( Mais pourtant, en ce qui est de Shakspearc, la bataille semble bien gagnée en effet; on vient, on applaudit, on s'intéresse, on frémit de bon cœur, on ne se scandalise plus, la bataille est gagnée. »

Quant à moi, vieux lutteur fatigué, n'aspirant désormais qu^au repos , à Tétude silencieuse ; triste et dégoûté de bien des choses, avec ma vue presque éteinte, je ne rentrerai plus jamais, jamais sans doute, dans la lice ardente. J'abandonne la place à d'autres, plus jeunes et plus actifs.

Ce rêve de folle jeunesse, la traduction complète en vers de Shakspeare, depuis longtemps je n'y songe plus ; mais ce qui est fait est fait : cinq ou six drames, littéralement traduits (dix ou

entière, mais il y a bien longtemps (c'est en i83o, je croisN que feu Léon de Wailly me lut un ou deux actes de cette pièce. Au mérite de la versilication se joignait une exactitude scrupuleuse, trop scrupuleuse peut-être pour la représentation.

Je connais encore plusieurs drames de Shakspeare tiaduits en vers par un de mes plus anciens amis, mon vieux camarade de collège, Alphonse Buchère ; depuis longues années, il étudie Shakspeare avec conscience, avec amour. Il publiera bientôt son travail. Je connais surtout, pour l'avoir entendu lire dernièrement encore, sa traduction de la Tempête, cette éblouissante féerie qui, dignement représentée par un théâtre intelligent, produirait beaucoup d'effet, sans aucun doute.

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