EXTRAIT D'UNE LETTRE A M. DE CHILLY
Directeur du Théâtre impérial de l'Odéou
Alexandre Dumas, notre maître à tous dans les choses du théâtre, écrivait le soir même de la représentation du Roi Lear : a Grand succès pour l'auteur, pour l'Odéon, — et pour toute l'École de i83o, qui* dérive de Shakspeare. »
Vous m'avez admirablement secondé, cher monsieur de Chilly. Le Roi Lear^ que tant de juges prévenus regardaient comme impossible sur notre théâtre, aurait pu, certes, vous faire hésiter devant les peines et les dépenses qu'allait exiger une si grande mise en scène : vous l'avez faite splendide...
Vous avez compris qu'un drame de Shakspeare, avec ses nombreux personnages, ses nombreux décors et cette exubérance de vie qui l'anime, réclamait ce large déploiement de luxe théâtral, qui n'est point à mépriser, quoi qu'on en dise, lorsqu'il vient ajouter à l'effet dramatique et seconder l'action
Je vous remercie donc bien sincèrement, vous et votre jeune collègue, M. Félix Duquesnel, esprit juste et pénétrant, si plein de goût, de finesse et d'intelligence dramatique. Vos avis à tous deux m'ont plus d'une fois été profitables ; et si, dans la représentation du Roi Lear,
Ml. II.
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nous sommes arrivés à ce complet ensemble, que la presse tout entière a constaté , c'est à vous deux que je le dois...
Beauvallet a rencontré dans le Roi Lear une de ses plus magnifiques créations, peut-être son plus beau triomphe. Sa robuste nature n'a pas un instant plié sous le poids de ce rôle immense. îl est superbe quand les bras étendus, ses cheveux blancs épars au souffle de la tempête, il défie avec sa voix de tonnerre les éléments conjurés. Tour à tour pathétique et terrible, il maudit ses deux filles ingrates, — et trouve les plus doux accents, les plaintes les plus déchirantes sur le corps inanimé de Cordélia. On peut dire, sans exagération, qu'au milieu de cette lamentable décadence du grand art dramatique, Beauvallet, depuis la retraite de Gefïroy, reste seul ou presque seul, debout sur les ruines...
Taillade n'avait qu'une scène épisodique ; mais quel talent original et pittoresque il a déployé dans cette courte scène, lorsque, sous les haillons du pauvre Tom, il frissonne au vent glacé de la lande, et fait en même temps frissonner toute la salle ! Taillade est un de ces rares artistes, créés tout exprès pour les drames de Shakspeare.
Quant à M"^ Sarah Bernhardt, où trouver une plus adorable Cordélia? — Belle comme les anges et les amours réunis, dit Alexandre Dumas dans son enthousiasme, — pleine de cœur, de sentiment et de poésie, elle réalise ces charmants vers de Shakspeare :
« Son sourire et ses pleurs , confondus, rappellent (( ces douces ondées printanièrss, entremêlées de soleil. « — La douleur serait quelque chose d'admirable, si « elle avait toujours cette grâce angélique. »
AVANT-PROPOS
M"o Agar, la belle et majestueuse tragédienne, faite pour les grands rôles, a représenté l'implacable Gonerille avec une fierté superbe et terrible.
Paris, ce i5 avril i858.