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LA COMTESSE GEORGES MNISZECH

Ce drame sombre, tout plein de crimes et d'angoisses, ce drame de V Ingratitude , est-ce bien à vous, âme calme et sereine, que je devrais le dédier, — à VOUS) fille adorée d\ine adorable mère, à VOUS qui personnifie^ l' amour et le dévouement filial?

Mais, achevé sous vos magnifiques ombrages de Beauregard, ce drame^ qui reçut vos encouragements, si précieux au poëte, ce drame le plus touchant, le plus pathétique de l'œuvre immense de Shakspeare , vous V écoutiez parfois, le soir, avec atteûdrissement , lorsque, après une journée de promenade rêveuse sur les pentes boisées, je revenais, avec quelque fragment de scène écrit seulement encore dans ma mémoire. Il vous ap-

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par tenait, ce drame ^ ce tragique poëme oîi sourit dans les pleurs la douce figure de Cordélia!

A vous donc et à votre mère, — car je ne vous sépare pas dans ma pensée , — à vous deux ce faible et juste hommage de mon affection^ de mon dévouement.

Jules Lacroix.

Ce 20 avril 1868,

AVANT-PROPOS

J'aime tout dans Sophocle, presque tout dans Shakspeare.

Réponse à une question.

Depuis que Fauteur de ce drame écrit pour le théâtre, il iVavait jamais peut-être eu le bonheur |de rencontrer une sympathie aussi unanime parmi les principaux organes de la presse. Un grand nombre d'articles signés des noms les plus illustres dans la critique donnent un prix bien plus flatteur encore aux éloges.

I ' Quelques - uns pourtant font à Fauteur un reproche auquel il devait s'attendre, sans pouvoir 'éviter. Pourquoi n'avoir pas donné au théâtre ,m Roi Lear complet, sans retranchement, sans nodification ? Pourquoi n'avoir pas conservé la orme et les développements du chef-d'œuvre ?

AVANT-PROPO:

En principe, rautcur du nouveau Roi Lear est tout à fait craccord avec ces critiques. Il est d'avis que le traducteur doit suivre religieusement son modèle, le reproduire et, s'il en a la force, le faire revivre tout entier.

Jusqu'à présent Fauteur de cet ouvrage n'avait point envisagé autrement les devoirs du traducteur. Il avait toujours suivi respectueusement les pas du maître. Que ce fut Sophocle ou Shakspeare, Horace, Perse ou Juvénal, il avait toujours cherché à rendre son modèle, autant que possible, vers pour vers, sans le moindre changement, sans la moindre transposition. Œdipe roi et Macbeth (nous parlons du Macbeth qui parut en 1840, chez Delloye) traduits littéralement tous deux, presque mot pour mot, en sont la preuve.

Mais cetie exactitude indispensable à tout poëte qui veut traduire Eschyle ou Sophocle, est-elle aussi nécessaire quand il s'agit de transporter sur la scène française quelques-uns des vastes dranles de Shakspeare? Othello et Macbeth ne sont-ils pas à peu près les seuls qu'on puisse nous donner au théâtre presque textuellement? Le Roi Lear serait-il possible aVec sa double action, ses vingt-! six décors et ses quatre mille vers? Parmi 1g9|

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plus fervents adorateurs de Shakspeare, parmi les plus enthousiastes, les plus fanatiques, combien s'en trouverait-il d'assez intrépides pour rester huit heures de suite cloués sur leur stalle ? Risquer une pareille tentative, ne serait-ce point exposer Shakspeare au plus lamentable insuccès, à la plus lourde chute peut-être ?

D'autres critiques, et nous parlons des plus indulgents, blâment le traducteur de n'avoir pas gardé les deux fils de Gloster. L'horrible Edmond, passe encore : c'est une figure atroce et diabolique qui, placée entre les deux sœurs parricides, n'aurait pas manqué d'un certain effet sombre et fatal. Mais Edgar, à quoi pouvait-il servir dans la marche du drame? N'était-ce point un rôle complètement passif, excepté dans le combat du cinquième acte? Encore, n'est-ce pas à Kent, le sujet fidèle, bien plutôt qu'à l'inutile Edgar, qu'appartenait rhonneur de venger son vieux maître et d'accomplir le dénoûment de ce drame sinistre ?

Peut-on, d'ailleurs, sérieusement regretter, dans la scène nocturne des bruyères, Edgar déguisé en fou-mendiant de Bedlam, et surexcitant, au milieu de la tempête, par ses contorsions frénétiques, la folie du royal vieillard qu'il aime et doit respecter

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comme un père ? Tout ce que dit le pauvre halluciné, en proie aux démons, ne serait qu^un brillant hors-d'œuvre, une sorte d'amplification poétique, presque insupportable au théâtre, si la guenille du mendiant ne couvrait plus qu'un personnage qui joue son rôle de fou et de possédé.

Enfin, si le traducteur de Shakspeare n'est aujourd'hui qu'un imitateur, un arrangeur ou un dérangeiir, comme on voudra l'appeler, ce n'est pas qu'infidèle à son ancien système, il ait voulu hâter son travail ou fuir lâchement les difficultés.

Quand l'idée lui est venue de faire pour la scène un Roi Lear, il avait déjà complètement traduit, vers pour vers, ce drame énorme, dont il n'a conservé au théâtre que les plus belles parties, un millier de vers à peu près.

D'ici à quelques mois sans doute, le véritable Roi Lear de Shakspeare, ce poème gigantesque! aux vingt-six tableaux, paraîtra tout entier en face! de la critique. Si alors il se trouve à Paris uni théâtre assez riche, assez hardi pour tenter la représentation du colosse shakspearien, on peut oser. — Nous sommes prêt.

Ce i5 avril 1868.

AVANT-PROPOS

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