ACTE PREMIER
LA COMTESSE
Oui... mais Jean...
LE COMTE
Au fait, où est-il donc?
Il est parti ce matin pour la chasse.
LE COMTE
Je comprends : pour fêter le retour de ses frères, il est allé leur cueillir un bouquet.
LA COMTESSE
Mon ami, est-ce que Jean ne vous inquiète pas un peu?
LE COMTE
Et pourquoi m'inquièterait-il? Il nous est revenu avec une santé de fer; il marche comme un Basque et j'ai peine à le suivre: à cheval, c'est un centaure; il a matin et soir un appétit de loup, et la nuit il dort comme un loir. Ces symptômes n'ont rien d'alarmant.
LA COMTESSE
La santé du corps ne suffit point; il faut encore y joindre celle du cœur et de l'esprit.
LE COMTE
Jean n'a-t-il pas le cœur et l'esprit sains?
I JEAN DE THOMMERAY.
LA COMTESSE
Vous n'êtes |'iis Frappé du changement do son humeur?
LE COMTE
Non, ma foi!
LA COMTESSE
Vous ne remarquez pas que, depuis quelque temps, il est distrait, songeur, parfois même un peu triste?
LE COMTE
Je n'ai pas remarqué; mais quand cela serait, je ne m'en inquiéterais guère. Jean est ici dans une situation délicate. Je me mets à sa place. Si j'avais été votre fiancé pendant un long temps, vivant près de vous, sous le môme toit, vous voyant tous les jours, à toute heure, ainsi qu'il fait avec Marie, dame! je l'avoue, les jours m'auraient semblé longs.
LA COMTESSE
Eh bien, mon ami, ne pourriez-vous pas rapprocher lépoque de leur mariage?
LE COMTE
J'y ai pensé plus d'une fois; je le voudrais, et je ne le puis. Marie m'a été léguée par son père; elle a grandi sous notre toit. Dans huit mois, elle sera majeure; attendons jusque-ià. Je ne doute pas de son affection pour Jean, je crois à la solidité de leur tendresse mutuelle; mais je suis encore le tuteur de Marie. Elle est plus riche que mon fils, j'entends qu'elle dispose librement de sa main; je veux que Jean tienne sa femme d'elle-même plutôt que de moi.