‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 12 sur 210 · SCÈNE VII RENÉE, L'ABBÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE VII RENÉE, L'ABBÉ

Bonjour, mon bon Pyrmil.

l'abbé, se levant et allant à Renée.

Bonjour, chère demoiselle, (il M baise la main.) Vous venez du dehors ?

RENÉE

Oui. — Le gai soleil, la belle matinée 1 Ah! j'en suis encore tout enivrée! Et vous, mon cher abbé, toujours au travail?

L'ABBÉ

Oui ; et j'en ai fini avec le sire Alain.

RENÉE

Déjà?

l'abbé.

Oui, mademoiselle, et je crois vraiment que mon style n'est pas resté au-dessous du sujet, ce qui n'est pas peu dire. Quel homme que ce sire Alain! quels hommes, du reste, que tous ces Penarvan ! Et je ne parle pas seulement de ceux d'un autre âge. . . je parle de ceux d'hier, de ceux que nous pleurons! Ah! la fin de notre histoire sera belle! Et là aussi, nous aurons de grandes choses à raconter !

RENÉE

Oh! oui, de grandes choses!

l'abbé.

Ah! mademoiselle, quelles scènes à retracer ! Vos trois frères, partis tous trois au premier signal de la guerre, frappés sur le même champ de bataille, et rapportés ici, couchés dans leurs manteaux... Leur père, appuyé sur le bras de sa fille, — sur votre bras, mademoiselle, — recevant debout, ces glorieuses dépouilles!

RENÉE, comme à ello-mèmo.

Sa bouche resta muette; ses yeux ne versèrent pas une larme; il contempla longtemps sa race anéantie; puis il se découvrit lentement et s'inclina dans un suprèmo adieu! — Uno heure après, il montait à cheval et se rendait au camp, malgré son grand âge. — Huit jours plus tard, il tombait à son tour pour ne plus se relever.

L A hue, désignant Renée du doigt.

Et la fille avait suivi le père I El l'histoire aussi la suivra, cette noble et vaillante fille, persécutée, proscrite, errant la nuit do ferme en ferme. Puis on la verra, rentrant seule dans son domaine en ruine, s'installant fièrement dans sa pauvreté et jurant cpie son nom, destiné à périr, ne s'éteindrait du moins qu'avec sa vio! Voilà ce que L'histoire pourra dire, et voilà ce que je dirai !

RENÉE

Et alors, ce sera à moi de raconter ce qu'a été l'abbé Pyrmil pour la maison de Penarvan. Quel zèle pour les vivants! quel culte pour les morts ! — Oh! je n'ai rien oublié : en rentrant dans ce château dévasté, quel ne fut pas mon étormementde retrouver chez moi, dans ma chambre, les épaves de mon opulence, mes coffrets, mes écrins, mes toilettes et les vieux meubles familiers.— C'était un de vos tours, monsieur l'abbé 1... Etait-ce là pourtant ce qu'il fallait sauver? Et, malgré moi, mon cœur s'indignait un peu contrevous;mais à peine eus-je fait quelques pas dans cette vaste salle, où je pensais que le pillage et l'incendie n'avaient laissé que les murailles... là, dans leurs cadres de bois de chêne, les miens, tous les miens! Ils étaient là!... ils étaient là... Et nos chartes, nos parchemins... enfin, les épées de mes frères!... Ah! cette fois, c'étaient bien les trésors qu'il fallait sauver... et c'est à vous que je les devais!,.. Ah! ce jour-là, monsieur l'abbé... l'abbé.

Ce jour-là, vous m'avez embrassé, mademoiselle.

RENÉE

Et ce n'est pas tout encore! Après m'avoir rendu mes aïeux, c'est vous qui avez eu la pensée d'en écrire l'héroïque h;stoir?.Et dès lors, ma vie avait un but : un grand travail et un grand devoir! (souriant.) Mais il ne faut pas les oublier, sous le prétpxtc de s'en souvenir. Allons, monsieur l'historien, à votre plume! (L'abbé se met à la table.) Et moi, à mes pinceaux! (Elle s'assjed au guéridon.)

Page 1