MARIE, JEAN
Est-ce vrai, Marie, ce qu'on vient de me dire? Tu doutes de ma tendresse? N'es-tu pas ma sœur et ma femme? Tu n'étais encore qu'une enfant que je te regardais déjà comme la compagne de ma vie: qu'y a-t-il de changé entre nous? Je n'ai pas cessé de voir en toi le couronnement et le prix de ma destinée. Ce qu'un jour je t'écrivais d'Afrique est et sera toujours la vérité. T'en souviens-tu, de cette lettre?
MARIE
C'était la veille du jour où tu fus mis à l'ordre de l'armée... 0 chère lettre ! je la sais par cœur : « Nous nous battons demain, je pense à toi, et jamais je n'ai mieux senti à quel point tu m'es chère. Sois tranquille, je sais ce que je dois à mon pays, à mon nom, à ta tendresse : vous serez tous contents de moi là-bas!... »
Cette lettre, je l'écrirais encore aujourd'hui. C'est à toi que je penserais, tu serais encore à l'heure du danger ma force et mon espoir. Et pourtant, tuas douté de moi?
MARIE
Je te vois depuis quelque temps si triste, si distrait, si rê-
12 JEAN DE THOMMERAY.
veut ! Toutes tes dernières lettres n'étaient remplies que de? enchantements de ton prochain retour. Tu t'oxaltais, tu t'attendrissais à la pensée de retrouver les joies de la maison : tes bras impatients s'ouvraient déjà pour les saisir. Eh bien! tu les a retrouvées, ces joies si longtemps regrettées; tu les a retrouvées telles absolument que tu les avais laissées. Tous les cœurs qui t'aimaient te chérissent comme par le passé; le bonheur t'attendait ici, et pourtant tu n'as pas l'air heureux.
JEAN
Où prends-tu-cela ? Je ne suis ni distrait, ni triste, ni rêveur. Je suis heureux, je t'aime! mais ne trouves-tu pas comme moi que ''existence qu'on mène ici est un peu monotone dans son immuable sérénité?
MARIE
Que le dirai-je, mon ami? J'ai grandi dans ta famille, entourée de soins, d'amour et de respect; ta mère m'a rendu {a mienne, ton père est devenu le mien; comment veux-tu que je me lasse d'une existence si douce et si heureuse?
JEAN
Tu n'as jamais souhaité de voir un peu le monde? Tu n'aimerais pas à quitter ce château, ne fût-ce que pour avoir la joie d'y revenir?
MARIE
Je n'y avais jamais pensé.
Quand nous serons mariés, nous- voyagerons, n'est-ce pas?