SCÈNE II. GERMAINE, SUZANNE
SUZANNE
Eh bien! madame Germaine, m'apprendrez-vous enfin?...
GERMAINE
Un peu de patience, mon enfant, je vais tout vous dire; car il vaut mieux que vous soyez au courant, dans l'intérêt même de ce qui se prépare. Vous saurez donc que madame a épousé M. de Valgrand il y a dix ans. Riches tous les deux, et mariés selon leur cœur, mes jeunes maîtres pouvaient passer à bon droit pour des heureux. Ils avaient su se faire pardonner leur bonheur par leur charité, et leur charité, par la façon dont ils savaient la faire. Je ne sais pas comment ils s'y prenaient, mais toujours est-il que, quand ils venaient en aide à un malheureux, ils trouvaient toujours moyen de lui faire croire que c'étaient eux qui étaient ses obligés. Et je ne parierais pas qu'ils n'en étaient pas convaincus euxmêmes. — La venue d'un petit garçon, beau comme un chérubin, avait mis le comble à leur bonheur.
Un jour, il y a quatre ans et demi environ, madame regardait, en souriant, son mari qui jouait sur la pelouse avec son fils, à quelques pas d'elle, quand, tout à coup, elle se mit à fondre en larmes. N'y pouvant rien comprendre, je lui demandai ce qu'elle avait : « khi je suis trop heureuse, me répondit-elle ! oui, c'est trop beau ; ce bonheur m'effraye, m'épouvante... et il me semble impossible qu il ne m'arrive pas quelque horrible malheur ! »
C'était le jour de la fête de son petit garçon. M. de Valgrand devait dîner le lendemain, au retour de la chasse, chez M. Maxime Duvernay, son voisin de campagne, son parent et son meilleur ami.