ACTE I, SCÈNE V
VERDELET
C'est vrai : ton gendre a des opinions...
POIRIER
Il n'en a qu'une , c'est la paresse.
ANTOINETTE
Vous êtes injuste, mon père, mon mari a ses convictions.
VE r.DElET.
A défaut de conviction, il a l'entêtement chevaleresque de son parti. Crois-tu que ton gendre renoncera aux traditions de sa famille, pour le seul plaisir de renoncer à sa paresse?
POIRIER
Tu ne connais pas mon gendre, Verdelet; moi, je l'ai éludié à fond, avant de lui donner ma fille. C'est un étourneau; la légèreté de son caractère le met à l'abri de toute espèce d'en 'élément. Quant à ses traditions de fiimille, s'il y tenait beaucoup, il n'eût pas épousé mademoiselle Poirier.
VERDELET
C'est égal, il eût été p: udenl de le sonder à ce sujet avant le mariage.
POIRIER
Que tu es bête ! j'aurais eu l'air de lui proposer un marché ; il aurait refusé tout net. On n'obtient de pareilles concessions que par les bons procédés, par une obsession lente et insensible... Depuis trois mois il esl ici comme un coq en pâle.
Je comprends : tu as voulu graisser la girouette avant de soufller dessus.
POIRIER
Tu l'as dit, Verdelet, (a Antoinette.) On est bien faible pour sa femme, pendant la lune de miel. Si tu lui demandais ça gentiment... le soir... tout en déroulant tes cheveux...?
ANTOINETTE
Oh ! mon père 1
POIRIER
Dame ! '^'est comme cela que madame Poirier m'a domandé de la mener à l'Opéra, et je l'y ai menée le lendemam... Tu voiM
ANTOINETTE
Je n'oserai jamais parler à mon mari d'une chose si grave.
POIRIER
Ta dot peut cependant bien te donner voix au chapitre.
ANTOINETTE
Il lèverait les épaules, il ne me répondrait pa-;.
VERDELET
Il lève les épaules quand tu lui parles?
ANTOINETTE
Non, mais...
Oh ! oh ! tu baisses les yeux... Il paraît que ton mari te traite un peu légèrement. C'est ce que j'ai toujours craint.
POIRIER
Est-ce que tu as à te plaindre de lui?
ANTOINETTE
Non, mon père.
POIRIER
Est-ce qu'il ne t'aime pas ?
ANTOINETTE
Je ne dis pas cela.
POIRIER
Qu'est-ce que tu dis, alors?
ANTOINETTE
Rien.
VERDELET
Voyons , ma fille , explique-toi franchement avec tes vieux amis. Nous ne sommes créés et mis au monde que pour veiller sur ton bonheur; à qui te confieras-tu si tu te caches de ton père et de ton parrain? Tu as du chagrin?
ANTOINETTE
Je n'ai pas le droit d'en avoir, mon mari est très-doux et trèsbon,
POIRIER
Eh bien, alors?
Est-ce que cela suffit? 11 est doux et bon, mais il ne fait guère plus attention à toi qu'à une jolie poupée, n'est-ce pas?