ACTE PREMIER
SPIEGEL
On n'a peut-être pas pu faire autrement. Ce l'est pas facile de donner les places à des écoliers qui veulent tous être le premier. II n'y a que les pensionnats de demoiselles où l'on ait résolu le problème, el encore a-t-on été obligé d'inventer le prix de croissance !
FRAMZ.
Ne plaisante pas, Spiegel, ce n'est pas plaisant. Quoi donc ! un tas d'imbéciles nagent dans le luxe et la joie, et nous voilà trois hommes de mérite, Hermann^ toi et moi, dont l'un n'a pas de quoi payer le médecin; dont l'autre n'a pas le loisir de déployer scn talent; dont le troisième enfin ne peut arriver au public! Que répondras-tu à cela?
SPIEGEL, lui frappant sur Tépaule.
J'ai bien peur, mon enfant, que tu n'aies un grain d'envie au cœur. Prends garde à cela ! c'est une mauvaise herbe qui t'envahira et pompera toute ta sève.
FRANTZ
Tu parles comme les heureux, Spiegel.
Ah ! ne recommence pas tes déclamations contre la société 1
FRA^TZ
Selon toi, je devrais me réjouir d'être opprimé?
SPIEGEL
Eh! qui t'opprime?... On te fait attendre un peu, voilà tout. Diable! monsieur Frantz, vous êtes un enfant gâté! Vous vous indignez d'acheter votre chimère par un peu de souffrance, quand cette chimère est la gloire! On ne monte pas en voiture sur la Yungfrau... Il faut suer, se déchirer les pieds aux cailloux et aux épines, traverser des abîmes sur une planche, avoir le soleil sur la tète et la neige dans les yeux... Mais, si l'on arrive, on a gravi la montagne vierge.
FRAISTZ.
Tu es optimiste, Spiegel.
SPIEGEL
Cela n'est pas plus cher que d'être pessimiste, et c'est plus amusant.
FRANTZ
Tu n'as donc pas d'ambition, toi?
SPIEGEL
Non.
FRANTZ
Si la fortune frappait à ta porte, tu lui ouvrirais pourtant?
SPIEGEL
Ma foi, je ne sais pas. Je suis un bon pauvre, je serais peutêtre un mauvais riche.
FRAXTZ.
Toi, la crème des hommes!
SPIEGEL
Eh! eh! la crème est sujette à tourner. Il y a peut-être en moi
une foule de mauvais instincts qui n'attendent qu'un rayon de soleil pour se dresser et siffler... As- tu lu Sénèque, en son Traité des Richesses ?
FRANTZ
Non... Et toi?
SPIEGEL
Jamais de la vie ! mais il doit dire de bien bonnes choses.
FRANTZ
Pourquoi cela?
SPIEGEL
Parce qu'il y en a beaucoup à dire.
FRANTZ
Entre autres ?
SPIEGEL
Entre autres... L'opulence est un état difficile à exercer ; il faut y être acclimaté pour la pratiquer sainement : elle ressemble à ces contrées d'Amérique qui respectent les habitants et donnent les fièvres aux étrangers... Sénèque ignorait ce détail.
FRANTZ
C'est fâcheux, car il est concluant.