‹ ThéâtreChapitre 162 sur 254 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

FRANTZ

N'y plus penser, quand je te vois tous les jours consommer ton sacrifice héroïque!... Crois-tu que je sois dupe de ta feinte insouciance, et que je n'aie pas entendu plus d'un soupir, quand tes yeux se détournent de ta besogne de manœuvre et s'arrêtent sur cette belle toile ébauchée que tu ne finiras peut-être jamais? Voistu, Spiegel, j'ai des instants d'angoisse et de remords ; je me prends à douter de cet avenir auquel tu m'as fait croire et auquel tu te sacrifies, et alors je me dis : « Si le grand artiste de nous deux, c'était lui! s'il condamnait au néant des œuvres immortelles pour donner le temps de naître à des œuvres mort-nées ! »

SPIEGEL

Tarata!... mes œuvres! mon sacrifice!... Il n'y a pas grand mérite, va! Nous avions associé nos pauvretés; nous vivions à cheval sur l'art et le métier, risquant fort de nous trouver par terre entre deux. Tu ne donnais pas assez de leçons de piano pour vivre, tu en donnais trop pour avoir le recueillement nécessaire à une grande œuvre; moi, j'interrompais à chaque instant mon tableau pour faire des portraits... dinatoires; nous étions en train d'avorter tous les deux... Alors je me suis dit: « Nous avons un mur à escalader ; l'échelle est étroite et longue, et le vent est fort... Si nous montons ensemble, elle chavirera. Que Frantz monte le premier, je lui tiendrai l'échelle d'en bas, et, quand il sera arrivé, il me la tiendra d'en haut. » Tu vois que ce dévouement sublime est tout simplement un calcul.

FRANTZ

Alors, pourquoi n'avoir pas tiré au sort à qui monterait le premier?

SPIEGEL

Parbleu ! parce que tu es plus leste que moi, et que ton ascension est plus sûre que la mienne. Et puis, moi, j'ai une vertu que tu n'as pas, celle du bœuf, la patience. Que m'importent un an, deux ans de retard? Mon but est à deux pas, j'y arriverai toujours. Toi, au contraire, tu voyais devant toi une route infinie, et il te tardait de partir... C'est tout simple... la vie est courte!

FRANTZ

Enfin, je suis parti, grâce à toi! J'ai fait une symphonie que tu trouves belle...

SPIEGEL

Je le crois pardieu bien, que je la trouve belle!...

Je l'ai portée à la Société des concerts, voilà déjà trois mois... Je n'ai pas même obtenu d'audition...

SPIEGEL

Patience! la symphonie est faite et bien faite. Tu as déjà mon suffrage, dont je fais le plus grand cas; tu as celui de ta cousine Frédérique ; tu as eu enfin celui du vieil inconnu qui m'a commandé ce tableau.

FRANTZ

Il avait l'air d'un vieux fou.

SPIEGEL

En quoi donc? En ce qu'il aimait ta musique?

FRANTZ

Ma foi! son entrée chez nous n'était pas d'un homme bien sensé.

SPIEGEL

Oui; mais sa sortie!... « Voilà cinq cents florins à compte sur votre tableau, monsieur Spiegel! » J'ai trouvé qu'il parlait bien.

FRA^VTZ.

Les cinq cents florins sont dévorés!

SPIEGEL

Parbleu! en deux mois, sans compter la maladie de ce pauvre Kermann... A propos, il n'a plus d'argent, il faudra lui porter dix

florins.

Encore un qui a du talent et qui meurt de faim ! Tu as beau dire, Spiegel, le monde va mal.

SPIEGEL

Le feras-tu aller mieux?

FRANTZ

Non ; mais j'ai bien le droit de me plaindre et de dire que le ciel n'est pas juste.

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