SCÈNE IL
Les Mêmes moins VERDELET.
POIRIER
A bientôt; monsieur le marquis; je vais payer vos créanciers,
GASTON
Ah çà ! monsieur Poirier, parce que ces gens-là m'ont prêté dô l'argent, ne vous croyez pas tenu d'être poli avec eux. — Ce sont d'abominables coquins... Tu as dû les connaître, Hector? Repère Salomon, monsieur Chavassus, monsieur Cogne.
LE DUC
Si je les ai connus !... Ce sont les premiers arabes auxquels je' me sois frotté. Ils me prêtaient à cinquante pour cent, au der.icr deux comme disaient nos pères.
POIRIER
Quel brigandage! Et vous aviez la sottise... Pardon, monsieur le duc... pardon '.
LE DUC
Que voulez- vous? Dix mille francs au denier deux font encore plus d'usage que rien du tout à cinq' pour cent.
POIRIER
Mais, monsieur, il y a des lois contre l'usure.
LE DUC
Les usuriers les respectent et les observent, ils ne prennent que l'intérêt légal; seulement on leur fait un billet et on ne touche que moitié en espèces.
POIRIER
Et le reste?
LE DUC
On le touche en lézards empaillés, comne du temps de Molière... car les usuriers ne progressent plus, sans doute, i»ur avoir atteint !a perfeclion tout d'nbord,
GASTON
Comme les Chinois.
ACTi: II, SCÈNE II. r-5
J'aime à croire, mon gendre, que vous n'a"cz pas emprunté à ce taux.
GASTON
J'aimerais à le croire aussi , beau-père.
POIRIER
A cinquante pour cent !
GASTON
Ni plus ni moins.
POIRIER
Et vous avez louché des lézards empailles?
GASTON
Beaucoup.
POIRIER
Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? Avant votre mariage, j'aurais obtenu une transaction.
GASTON
C'est justeiiient ce que je ne voulais pas. Il ferait beau voir que le marquis de Presles rachetât sa parole au rabais, et fit lui-même cette insulte à scn nom.
POIRIER
Cependant, si vous ne devez que moitié...
GASTON
Je n'ai reçu que moitié, mais je dois le tout ; ce n'est pas à ces voleurs que je le dois, mais à ma signature.
Permettez, monsieur le marquis, je me crois honnête homme ; je n'ai jamais fait tort d'un sou à personne, et je suis incapable de vous donner un conseil indélicat ; mais il me semble qu'en remboursant ces drôles de leur.-^ déboursés réels, et en y ajoutant les intérêts composés à six pour cent, vous auriez satisfait à la plus scrupuleuse probité.
GASTON
U ne s'agit pas ici de probité, c'est une question d'honneur.
POIRIER
Quelle différence faites-vous donc entre les deux?
GASTON
L'honneur est la probité du gentilhomme.
POIRIER
Ainsi, nos vertus changent de nom quand vous voulez bien les pratiquer? Vous les décrassez pour vous en servira Je ir/étonne d'une chose, c'est que le nez d'un noble daigne s'appeler comme le nez d'un bourgeois.
GASTON
C'est que tous les nez sont égaux.
LE DUC
A six pouces près.
POIRIER
Croyez-vous donc que les hommes ne le soient pas?
La question est grave.
POIRIER
Bile est résolue depuis longtemps, monsieur le marquis.
LE DUC
Nos droits sont abolis, mais non pas nos devoirs. De tous nos privilèges il ne nous reste que deux mots , mais deux mots que nulle main humaine ne peut rayer : Noblesse oblige. Et quoi qu'il arrive, nous resterons toujours soumis à un code plus sévère que la loi, à ce code mystérieux que nous appelons l'honneur.
POIRIER
Eh bien, monsieur le marquis, il est heureux pour voire honneur que ma probité paie vos dettes. Seulement, comme je ne suis pas gentilhomme, je vous préviens que je vais tâcher de m'en tirer au meilleur marché possible.
GASTON
Ah ! vous serez bien fin, si vous faites lâcher prise à ces bandits, ils sont maîtres de la situation. (Antoinette rentre.)
POIRIER
Nous verrons, nous verrons, (a rart.) .]'ai mon idée, je vais leur jouer une petite comédie de ma façon. (Haut.) Je ne veux pas les irriter en les faisant attendre plus longtemps.